Le sommet de Riga de l’OTAN, fin
novembre dernier, fut l’exemple type du non-événement spectaculaire. Frappant
surtout par le contraste entre les attentes aiguisées par la publicité faite à
la rencontre des 26 chefs d’Etats et de gouvernement d’une part, et le bilan
piteux de la réunion de l’autre. Les effets d’annonce prévus pour l’occasion avaient
peu à peu laissé la place à la réalité envahissante que constitue la déplorable
situation des alliés en Afghanistan. Celle-ci n’étant, par ailleurs, que l’un
des (très) nombreux symptômes du malaise grandissant au sein de l’Alliance.
Acrobaties transformationnistes
Le label officiellement attaché
au sommet de Riga est le mot-miracle « transformation ». Il s’agit
d’un concept très à la mode dans les milieux transatlantiques, flou dès le
départ, censé désigner un processus de mutation à la fois militaire et
politique. Utile surtout pour maquiller le fait que l’Organisation, engagée
dans un exercice d’auto-justification depuis le début des années 1990, s’est définitivement
enfermée dans une logique de réforme permanente. Or, sur les trois volets
(capacitaire, géographique, fonctionnel) de cette transformation, l’impasse
devient aujourd’hui de plus en plus visible. La raison en est simple. A force
de vouloir faire ses preuves à tout prix, mais sans toutefois clarifier au
préalable les divergences fondamentales en son sein, l’Alliance s’affaiblit
elle-même.
Car sa véritable transformation
est ailleurs. Comme l’observe le britannique Jolyon Howorth, l’un des meilleurs
connaisseurs des questions de la défense européenne : « à partir d’une
organisation dont le but original était de fournir un engagement américain au
service de la sécurité européenne, [l’OTAN] est en train de se transformer en
une autre, dont le nouveau but est de fournir un engagement européen au service
de la stratégie globale des Etats-Unis ». D’après Victoria Nuland,
ambassadeur des Etats-Unis à l’OTAN (et l’épouse de l’auteur de la fameuse
thèse sur l’Amérique-Mars, l’Europe-Vénus), cette nouvelle OTAN sera « un
animal complètement différent ». Mais tout le monde ne l’entend pas de
cette oreille. Et c’est précisément ce désaccord profond qui réapparaît, avec
un effet paralysant, dans chaque aspect de la « transformation ».
Forces et équipements
Pour ce qui est de la dimension
capacitaire, le processus de transformation y est piloté par l’ACT (Allied Command Transformation :
l’un des deux commandements stratégiques de l’Alliance, l’autre étant responsable
des opérations), chargé de définir les orientations pour la modernisation des
capacités militaires des alliés. Dans un paradigme, disons, à forte inspiration
américaine. Situé à Norfolk (en Virginie), l’ACT se trouve à proximité
immédiate des installations de l’US Joint
Forces Command. Solution pratique, sachant que le chef de l’ACT, le général
américain Lance L. Smith est en même temps le Commandant de USJFCOM.
Le problème, c’est que la foi en
la version américaine de la transformation (nouvel avatar de ce qui fut jadis
claironné comme la « révolution dans les affaires militaires ») est
loin d’être unanimement partagée. Premièrement, la définition des doctrines
militaires et des capacités qui vont avec est fonction d’une culture
stratégique et d’une approche sociétale particulière. Lesquelles ne sont pas
forcément identiques de part et d’autre de l’Atlantique. Deuxièmement, aux
Etats-Unis même, le dogmatisme radical de la philosophie de la transformation
ne fait pas que des adeptes. Et les retours d’expérience des opérations en Irak
et en Afghanistan sont susceptibles de renforcer le scepticisme.
Reste que la plupart des pays
européens ne consentissent à faire des efforts en matière de défense que s’ils
y sont poussés par des ukases américains. C’est avant tout dans cette optique
que l’on doit apprécier la mise en place de la NRF (NATO Response Force ou force de réaction de l’OTAN). Celle-ci peut
compter jusqu’à 25 000 hommes, presque uniquement des Européens, constituant une
force à haut niveau de préparation que l’Alliance pourrait déployer
dans un délai de 5 jours. Toutefois, si la NRF est saluée comme « le catalyseur
de la transformation », sa disponibilité opérationnelle n’en reste pas
moins hypothétique. Non pas (tellement) pour des raisons techniques, mais du
fait de la difficulté de parvenir à un consensus politique.
Quant au volet
« équipement » du développement capacitaire, si les insuffisances
européennes dans certains domaines clés ne font guère de doute, la question
qu’il faut toujours se poser au sujet du matériel à acheter est de savoir d’où
il vient et qui le contrôle. La provenance importe avant tout au regard de la
sécurité de l’approvisionnement et du potentiel de pression et de chantage
qu’elle implique. Sur ce point, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’à
l’OTAN le Secrétaire général adjoint responsable des investissements est, dès
la création de l’Organisation, de nationalité américaine. Il s’agit
actuellement de M. Marshall S. Billingslea dont le prédécesseur s’est mémorablement
illustré en montant au créneau contre le projet européen de système de
navigation par satellite.
La problématique du contrôle de
la disponibilité du matériel est étroitement liée à celle du partage de la
souveraineté. Elle apparaît aujourd’hui dans toute son acuité lors des débats
en cours sur l’éventuelle mise en commun de certaines capacités. Le projet de
mise en commun des moyens de transport aérien Boeing C-17 (3 ou 4 appareils)
entre 15 Etats membres de l’OTAN (ni la France, ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne
n’en font partie) est illustratif de cette approche intégrationniste. Les
résistances qu’elle rencontre sont essentiellement de deux types.
D’une part, les grands pays, ceux
qui ont jusqu’ici veillé à préserver, à des degrés différents, la gamme des
capacités nécessaires à leur autonomie de décision et d’action, préfèrent en
garder le contrôle. D’autre part, parmi les petits, naturellement plus attirés
par les solutions communes, il y a quelques-uns qui se disent, à l’instar de la
Belgique, que quitte à partager la souveraineté, autant le faire dans un cadre
européen. En effet, du moment que les Européens sont membres de l’Alliance, les
capacités qu’ils acquièrent en commun renforcent cette dernière
automatiquement. Surtout, les chances de garder (une part de) contrôle réel
sont incomparablement moindres dans une Alliance de facto dirigée par les Américains que dans une Europe où les
rapports de force sont plus équilibrés, les relations réglementées et
institutionnalisées, et les sensibilités stratégiques plus proches les unes des
autres.
Partenariats et élargissement
Le développement des relations de
l’Alliance avec l’extérieur se poursuit en deux grandes directions : vers
son voisinage européen (plus ou moins) immédiat, et vers d’autres entités
géopolitiques. Pour ce qui est du voisinage, la politique des « portes
ouvertes » (perspective d’adhésion à l’Organisation) reste en vigueur,
mais avec néanmoins des nuances. En parlant de l’Albanie, de la Croatie et de la
Macédoine, la Déclaration de Riga précise que « à notre prochain sommet,
en 2008, l’Alliance a l’intention de lancer de nouvelles invitations, à
l’adresse des pays qui satisferont aux normes de l’OTAN ». L’Ukraine et la
Géorgie doivent, en revanche, se contenter d’un « dialogue intensifié ».
Pourtant, Washington est un
avocat de longue date de la candidature ukrainienne et géorgienne. Lors de son
audition devant le Congrès, en mai dernier, le représentant du Département
d’Etat a ostensiblement mis ces deux pays dans le même sac que les Etats des
Balkans. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Comme l’a déclaré, peu
avant Riga, le ministre russe de la Défense : en cas d’adhésion de ces
deux pays à l’OTAN, la Russie sera contrainte de revoir ses rapports avec l’Organisation
et de prendre des mesures supplémentaires pour défendre ses intérêts.
Les responsables français, eux,
veillent soigneusement à ne pas faire d’amalgame entre les différents types de
candidature. Mais le zèle de l’Amérique a aussi été refroidi, pour l’heure, du
fait des résultats des sondages, d’après lesquels seuls 14,8% des Ukrainiens
soutiendraient l’intégration de leur pays au sein de l’Alliance. Le retrait
humiliant, en été dernier, d’un détachement des Marines américains de la
presqu’île de Crimée (où ils venaient préparer un exercice commun OTAN-Ukraine,
finalement annulé sur décision du Parlement local, ce dernier ayant déclaré le
territoire interdit à l’Alliance) ne fut que la cerise sur le gâteau.
En ce qui concerne les formules
nouvelles de partenariat envisagés avec des pays lointains, les Etats-Unis et
la Grande-Bretagne avaient fait circuler une proposition qui permettrait
d’associer davantage à l’Organisation des pays comme l’Australie, la
Nouvelle-Zélande, le Japon ou la Corée du Sud. La liste n’est point le fruit
d’un hasard. Ceux qui y figurent ont été choisis, d’après les explications du
représentant du Pentagone au Congrès, parce qu’ils sont « les alliés clés
des Etats-Unis ».
A vrai dire, la logique
ressemble, à s’y méprendre, à une idée caressée depuis fort longtemps par les
administrations américaines successives. Il s’agirait de mettre sur pied une
« Alliance des démocraties », une sorte d’ONU bis, avec la légitimité
(autoproclamée) de cette dernière, mais dans un format contrôlé par les Etats-Unis.
Donc, espère-t-on à Washington, beaucoup plus docile. La France, pour sa part,
a vite fait savoir son opposition à l’idée. Selon son ministre de la Défense,
le projet risquerait « d’adresser un mauvais message politique : celui
d’une campagne à l’initiative des Occidentaux contre ceux qui ne partagent pas
nos opinions. Quel prétexte offririons-nous ainsi aux tenants de la thèse du
conflit des civilisations ? ».
Mission et opérations
De façon régulière, les
responsables américains lancent publiquement des « défis » à l’OTAN
pour que celle-ci prouve son utilité et sa pertinence. C’est dans cette logique
que l’on assiste, depuis le début des années 1990, à un élargissement
fonctionnel de l’Alliance. Après la fameuse mise en garde « out of area or
out of business » (traduction : si elle ne s’engage pas en dehors de
la zone nord-atlantique, l’Organisation n’aura plus aucun intérêt aux yeux de
l’Amérique), l’OTAN s’est tournée vers les missions de gestion de crise, et la
défense collective, jadis au cœur du pacte transatlantique, est devenu une
fonction résiduelle.
Aujourd’hui, un nouveau cap a été
fixé (par les Américains, bien évidemment). Il faut sortir du carcan
qu’implique la nature fondamentalement militaire de l’Alliance et s’orienter sans
tarder vers les dimensions civiles. Que ce soit sur le plan des actions
concrètes (avec l’inclusion de nouvelles missions comme la police, la
protection civile ou le « homeland
security ») ou sur celui des discussions politiques (échanges de vues
formalisés sur des sujets aussi divers comme la Chine, l’Iran ou la sécurité
énergétique).
Les motivations américaines sont
de plusieurs ordres. Primo, il s’agit d’exploiter et d’attirer, via l’OTAN,
sous leur contrôle les capacités européennes qui sont dans ces domaines (aussi)
souvent d’une qualité bien supérieure. Secundo, il faudrait réduire, autant que
faire se peut, le nombre des sujets sur lesquels les Européens se concertent
entre eux (dans les cadres de l’UE) sans que Washington puisse contrôler le
processus. Car pour l’Amérique, c’est une irritation constante que de voir la
mécanique complexe de l’Union européenne échapper à leur « droit de
regard ». Transférons donc tout ce qui nous intéresse à l’OTAN, on y
serait beaucoup plus confortable.
Tertio, étant donné la prestation
plutôt moyenne de l’Organisation dans les tâches qui lui avaient été confiées,
la logique de l’auto-justification veut que l’on cherche toujours plus de
pistes et d’opportunités où l’on pourrait (peut-être) se valoriser. Néanmoins
la France, comme on pouvait s’y attendre, n’est pas du tout chaude à l’idée
d’une OTAN multifonctions et tous azimuts. Les responsables français ne
manquent pas de souligner à chaque occasion que la vocation de l’Alliance est
militaire et que son fondement demeure la défense collective.
En ce qui concerne les opérations
proprement dites, l’un des grands débats porte aujourd’hui sur les modalités de
leur financement. A présent, la règle est celle du « costs lie where they fall » (les coûts sont imputés à celui
qui agit). Or le système de rotation de la NRF met en évidence les problèmes
liés à ce que certains appellent une « loterie à l’inverse ». Car
l’Etat membre qui se trouve en alerte rapide au moment du déclenchement d’une
opération doit supporter tout le fardeau financier de son engagement. Inutile
de dire qu’un tel mécanisme n’est pas particulièrement incitatif.
Mais on retrouve ici, sous une
autre forme, la même problématique « intégration versus
souveraineté » que l’on a vue à propos de la mise en commun des capacités.
Si l’on accepte la formule du financement commun, cela veut dire que l’argent
des contribuables sera versé dans une structure (l’OTAN) où la direction est
donnée par l’un des partenaires et le contrôle réel des autres Etats membres
(sauf un, si l’on compte la capacité de résistance) est quasi nul.
Afghanistan : chaos grandeur nature
Coïncidence embarrassante, au
moment même où se tenait le sommet de Riga, la presse occidentale fit état
d’une mise en garde du ministre pakistanais des Affaires étrangères, qui aurait
conseillé en privé à ses homologues à l’OTAN d’accepter leur défaite en
Afghanistan et de s’engager dans des négociations avec les Talibans. Si le
démenti officiel ne s’est pas fait attendre, le constat pessimiste n’en est pas
moins pertinent. Les Occidentaux ont réussi, une fois de plus, l’exploit de
transformer une victoire rapide initiale en une impasse totale. Pour le
commandant britannique des forces de l’OTAN en Afghanistan, le général David
Richards, le pays est « proche de l’anarchie » et les alliés
« n’ont plus beaucoup de temps ».
Depuis l’an dernier, on assiste à
une reprise de la violence, notamment dans le Sud et l’Est du pays, avec un
accroissement parallèle du nombre des victimes civiles et de l’intensité de la
résistance. Entre-temps l’OTAN a étendu son aire d’opération à tout le pays, y
compris les zones jusqu’alors réservées aux unités américaines. Celles-ci
furent dès lors placées sous commandement OTAN, ce qui a surtout permis aux
contingents britanniques, néerlandais et canadiens de les rejoindre en bonne et
due forme, et d’expérimenter la « manière de faire » américaine de
très, souvent même de beaucoup trop, près.
Avec, en toile de fond, les
opinions publiques qui, manifestement, manquent d’enthousiasme pour ce genre
d’expérimentations, des tensions apparaissent aussi sur le terrain. Soit à
cause de la susceptibilité des Hollandais (qui exigent des garanties sur le
traitement des prisonniers, et optent ouvertement pour une stratégie de
négociation, plutôt que de se livrer à des provocations inutiles), soit en
raison des frustrations des militaires britanniques. Pour ces derniers, tout
est un exaspérant « déjà vu ». Car la priorité, par exemple, dont
bénéficient systématiquement les troupes US lorsqu’il s’agit d’appels simultanés
au soutien aérien, donne partout, en Irak ou en Afghanistan, les mêmes scènes.
Toujours est-il que le différend
le plus médiatisé oppose ceux qui combattent, aux côtés des forces américaines,
et ceux qui refusent de s’y engager dans de telles conditions. Cette dichotomie
remet en cause la (ou plutôt révèle le manque de) cohésion de l’Alliance. Elle
est symbolisée par le carnet confidentiel toujours à portée de main des
planificateurs de l’OTAN, lequel contient les 102 fameux « caveats » ou restrictions nationales
qui régissent la disponibilité des différents contingents.
Si le Commandant suprême des
forces de l’OTAN, le général américain James L. Jones s’est félicité après Riga
de la levée (après des mois de sollicitations, de pressions et de supplications)
des 15% des restrictions, la satisfaction n’était pourtant pas vraiment au
rendez-vous. Pour le président polonais – dont le gouvernement s’apprête à
envoyer 1000 hommes en Afghanistan, malgré l’hostilité des 76% de sa population
à cette idée – « le sommet n’avait pas l’air d’une percée majeure, les
Etats membres n’affichent pas le même niveau de détermination ».
Effectivement, le refus de la vieille Europe (la France, l’Allemagne, l’Espagne
et l’Italie sont mises au pilori) fut sans appel. Leurs « concessions »
s’appliquent seulement au cas par cas, sur décision nationale, et dans des circonstances
d’urgence extrême.
Nous laisserons ici de côté le
fait que, comme l’observe entre autres Ayesha Khan, chercheur associé au
Chatham House britannique, « Même si l’OTAN obtenait toutes les troupes
qu’elle veut, sa stratégie actuelle au Sud n’aboutirait pas aux objectifs
déclarés et devrait être reconsidérée. En fait, elle est en train de
déstabiliser la région ». Le problème qui nous intéresse maintenant, à
travers l’exemple afghan, c’est celui de la structure même de l’Alliance. Pour
mieux le comprendre, une clarification s’impose. Car contrairement à l’usage
courant, l’Alliance et l’OTAN sont deux choses différentes.
Historiquement, l’Alliance est le
pacte conclu entre les Etats membres par le Traité de Washington de 1949,
tandis que l’OTAN, la structure militaire intégrée, ne s’y est ajoutée que des
années plus tard. C’est sur la base de cette différence que la France a pu
quitter l’Organisation en 1966 sans jamais rompre avec l’Alliance. D’après le
ministre français des Affaires étrangères à l’époque : « L’une n’est
en aucun cas le préalable de l’autre, même si, dans la terminologie actuelle et
grâce à une ambiguïté peut-être délibérément maintenue, l’expression OTAN
recouvre à la fois l’Alliance et l’Organisation ». Cette dernière
« est essentiellement un groupe de commandements intégrés, placés
inévitablement sous l’autorité de celui qui est, de loin, le plus puissant des
partenaires ».
Vu que l’Alliance conduit
aujourd’hui des guerres de choix (concrets), et non pas une guerre de nécessité
(hypothétique), la question de l’intégration devient brûlante, et cette fois-ci
pour l’ensemble des alliés. Car l’OTAN est effectivement sous contrôle
américain. Et ceci de mille manières, dont quelques-unes remarquablement spectaculaires.
Ainsi, par exemple, début 2005 les 1900 Américains affectés à l’OTAN étaient
encadrés par 45 généraux, soit un par 42 hommes. Aujourd’hui en Afghanistan,
c’est un général quatre étoiles (le plus haut grade dans l’armée US) que l’on
envoie de Washington pour prendre la relève du commandant britannique des
forces de l’OTAN. Dans l’espoir, à peine caché, d’inculquer l’ordre et la
discipline dans les rangs des alliés européens. Mais rien n’y fait, ces
derniers semblent de moins en moins enclins à se laisser entraîner dans des
opérations sur la conduite desquelles ils n’ont pratiquement aucune influence.
Chantiers en cours et à venir
En ce qui concerne le programme
des mois suivants, l’Afghanistan et les divers volets du processus de
transformation continueront, de toute évidence, à figurer en tête de l’agenda
de l’Alliance. Quant au deuxième aspect, l’adoption à Riga de la Directive
Politique Globale (un document censé tracer les orientations politiques de la
transformation pour les 10 à 15 prochaines années à venir) n’est en aucun cas
un aboutissement. Il s’agit d’un texte mi-figue mi raisin, reposant sur le plus
petit dénominateur commun entre les positions doctrinales et politiques parfois
très divergentes des Etats membres. Il témoigne surtout de la crispation que
suscite l’idée même d’une réécriture, pourtant considérée comme urgente et
incontournable, du Concept stratégique de 1999.
Or une réflexion approfondie sur
les grandes orientations de l’Organisation sera d’autant plus difficile à mener
que, en plus des innombrables dossiers déjà cités, d’autres questions délicates
viendront compliquer la tâche. Celles qui fâchent tellement qu’elles ont été
tenues à l’écart de l’ordre du jour de Riga. En premier lieu, la problématique
des rapports OTAN-Union européenne. L’incarnation même de l’épreuve de force
transatlantique, c’est elle qui se trouve, d’une manière ou d’une autre,
derrière la vaste majorité des casse-tête auxquels l’Alliance doit faire face.
UE-OTAN
Alors que les dirigeants de
l’OTAN préfèrent mettre en avant les succès de la coopération sur le terrain
(l’opération Althéa de l’UE en Bosnie est conduite selon la formule
« Berlin Plus », c’est-à-dire avec recours aux moyens de l’OTAN) Jacques
Chirac, lui, souligne que l’adaptation de l’Alliance passe par « la prise
en compte de la nouvelle réalité de l’Union européenne ». Pour la France,
la clé de la solution aux problèmes de l’Organisation réside dans le
rééquilibrage des relations euro-américaines. Dans une tribune publiée dans 36 pays au jour
même du sommet, le Président Chirac observait que le dialogue doit être mené
entre les Etats-Unis d’un côté, et l’UE de l’autre, que ce soit en dehors ou à
l’intérieur de l’Alliance.
Les USA, pour leur part, veulent
exactement le contraire. Ils essaient d’empêcher à tout prix, et ce depuis
toujours, la mise en place d’un « caucus » européen. Car celui-ci
modifierait les rapports de force à leur détriment, et les obligerait à
négocier sur base de réciprocité. Comme on l’a vu au sujet de l’expansion des
fonctions de l’Alliance vers les domaines civils, l’objectif de l’Amérique est
de traiter les questions qui les intéressent dans le format qui leur convient
le plus. Autrement dit, dans les structures otaniennes.
Energie
L’exemple illustratif de ce genre
de manœuvres est celui de l’énergie. A Riga, le Secrétaire général de l’OTAN
plaidait vigoureusement en faveur de l’inclusion de ce dossier à l’agenda de
l’Alliance. Pour Jaap de Hoop Scheffer, à partir du moment où
« virtuellement tous les problèmes sociétaux peuvent rapidement se
transformer en un défi de sécurité », l’OTAN, très sollicitée, doit faire
un tri. Et la question de l’énergie est parmi celles qu’elle doit garder. Le
politologue russe Sergeï Karaganov a un autre regard sur la chose.
D’après lui, la nouvelle
orientation de l’OTAN vers la sécurité énergétique « traduit sa rivalité
traditionnelle avec l’Union européenne. Les Etats-Unis s’efforcent d’employer
l’OTAN pour bloquer les initiatives de l’UE en la matière ».
Cette dernière explication semble
beaucoup plus proche de la vision des autorités françaises. A sa conférence de
presse à l’issue du sommet de l’OTAN, le Président Chirac a répondu plutôt
sèchement à une interrogation sur le bilan de la réunion en matière d’énergie.
Selon le chef de l’Etat, « La sécurité énergétique n’était pas à l’ordre
du jour et n’avait pas à être à l’ordre du jour de l’OTAN. Nous n’en avons donc
pas parlé ». Il n’en reste pas moins que la déclaration finale prévoit le
lancement de consultations « sur les risques les plus immédiats en matière
de sécurité énergétique, afin de définir les domaines dans lesquels l'OTAN
pourrait apporter une valeur ajoutée ».
Russie
A travers le dossier énergétique,
mais aussi celui du futur élargissement, la Russie fut l’absent omniprésent de
la réunion de Riga. Le fait qu’il s’agissait du premier sommet de l’OTAN sur
territoire ex-soviétique ; l’épisode bizarre du dîner manqué (un
chassé-croisé de rumeurs, de déclarations et de démentis autour d’une
éventuelle visite surprise du Président Poutine à Riga pour fêter le 74e
anniversaire de Jacques Chirac) ; et la réunion simultanée des présidents
de la CEI (ex-URSS sans les pays baltes) sans doute très attentifs aux gestes
de l’OTAN envers la Géorgie, n’ont fait qu’ajouter à cette impression
d’omniprésence.
Or le ton fut donné des mois
auparavant, dans un discours prononcé par le vice-Président américain à Vilnius
le 3 mai dernier. La rhétorique particulièrement agressive, à l’encontre de
Moscou, de Dick (Richard) Cheney a mis en évidence la volonté des Etats-Unis de
saper la coopération qui est en train de se renforcer, du fait des dépendances
réciproques, en Eurasie. Le pari washingtonien est pourtant loin d’être gagné.
Tout au plus peuvent-ils espérer diviser les Européens. Mais ceux-ci sont de
toute façon déjà divisés, et les affrontements au grand jour peuvent apporter des
clarifications précieuses. Quoi qu’il en soit, la perspective du 10e
anniversaire de l’Acte fondateur du partenariat OTAN-Russie en mai 2007 gardera
le sujet en tête de l’actualité.
Kosovo
En plus des questions énumérées
plus haut, le dossier du Kosovo va revenir, probablement très vite, au centre
de l’attention. Pour le ministre français de la Défense, il n’y a aucun
doute : l’Union européenne « doit se préparer à une relève de l’Otan [au
Kosovo] sur le modèle de ce qui a été entrepris en Bosnie ». Du côté
américain, les choses semblent moins claires. Devant le Congrès, des
divergences notables furent perceptibles entre le Département d’Etat et le
Pentagone quant au rôle que l’Otan devra (ou ne devra pas) jouer après la
définition du statut final.
Dans tous les cas, le dernier
rapport de l’UE sur la défense européenne, daté du 12 décembre dernier, parle
des préparatifs d’une « mission de gestion civile de crise que [l’Union]
mènera au Kosovo après le règlement du statut final du territoire ». Le
Secrétaire général de l’OTAN espère pour sa part, selon ses propos prononcés à
Riga, que d’ici 2008 la présence de l’OTAN au Kosovo sera « réduite et
restructurée ». En faisant allusion au processus de rapprochement des pays
des Balkans à l’Alliance, il s’attend à ce qu’il y ait « moins d’OTAN dans
les Balkans et plus de Balkans dans l’OTAN ».
Opinion publique
Lors de ce même discours, le
Secrétaire général a passé en revue les défis auquel l’Alliance doit faire face
avant le sommet prochain, prévu pour printemps 2008, et dans la perspective de
son 60e anniversaire en 2009. Dans ce contexte, il a attiré
l’attention sur un facteur non négligeable : l’attitude de l’opinion
publique. Selon lui, « il devient aujourd’hui de plus en plus difficile
pour nos populations de comprendre pourquoi l’OTAN est unique ». En
réalité, l’opinion publique européenne est aujourd’hui beaucoup plus lucide que
ne le voudrait faire croire M. Scheffer.
Elle est visiblement peu
réceptive aux grands discours sur les Etats voyous et autres menaces universelles,
et devient de plus en plus sceptique vis-à-vis d’initiatives venant (ou perçues
comme venant) de l’Amérique. Un sondage réalisé dans les 5 grands pays
européens (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne), paru dans le
Financial Times en automne dernier,
est particulièrement instructif à cet égard. Interrogés sur ce qu’ils
considèrent comme « une menace pour la stabilité globale », les
Européens placent les Etats-Unis en tête de liste (30%). Bien devant l’Iran
(24%), la Chine (15%), la Corée du Nord (8%) ou la Russie (2%).
Pour le Secrétaire général de
l’OTAN, il s’agit d’un « défi de diplomatie publique » (terme
technique pour désigner la machine de propagande). En cela, il fait écho aux
observations de l’ambassadeur Nuland qui déplore la « mauvaise image de
l’OTAN ». Une fois n’est pas coutume, la diplomate américaine cite comme
exemple l’Union européenne, notamment ses impressionnantes « techniques de
marketing ». Constat bizarre, mais qui montre bien que l’on oublie, une
fois de plus, le contenu au profit du contenant. Or la leçon des sondages devrait
être exactement le contraire. C’est qu’il serait grand temps de réfléchir non
pas en termes d’images, mais en termes de substance.