Durant la dernière année de
l’administration Clinton et les neuf premiers mois de l’équipe Bush au pouvoir,
un large consensus s’était dessiné dans les conférences d’experts et les
réunions semi-officielles des deux côtés de l’Atlantique : tout le monde fut
d’accord pour dire que la NMD (National Missile Defense) allait devenir
« le » grand sujet de controverse des mois et années à venir. Mais le
11 septembre 2001 eut lieu et bouleversa, sinon la donne, du moins la chronologie
prévue. L’attention fut détournée au profit de la « Grande guerre contre
la terreur » et les aventures belliqueuses qui s’ensuivirent. Les travaux
sur les antimissiles ne se sont pas interrompus pour autant, loin de là, et le dossier
a finalement resurgi en tête de l’ordre du jour transatlantique le 22 janvier
dernier, avec la demande officielle adressée à Varsovie et à Prague par
Washington pour qu’ils accueillent certains éléments du système américain. Les
débats concernant l’efficacité militaire, réelle ou supposée, du dispositif ont
repris de plus belle. Débats qui furent, déjà à l’époque, complètement fallacieux.
Pour l’Amérique, les considérations militaires sont, et ont toujours été,
secondaires par rapport aux motivations d’ordre psychologique, industriel, et
politico-stratégique.
Clarifications préalables
Vu que les incertitudes autour de
l’appellation même du système traduisent un flou délibérément cultivé sur ses
objectifs et sur sa portée, et que son architecture reflète, puis détermine,
des choix éminemment politiques, on ne pourra pas faire l’économie d’un bref
aperçu sur quelques questions techniques. Premièrement, il vaudrait mieux
oublier l’étiquette « Son of Star Wars » que l’usage courant associe
volontiers, par référence à la « Guerre des Etoiles » de Ronald
Reagan, à l’actuel programme américain. Si ce dernier s’inscrit, évidemment,
dans la lignée des recherches et projets qui se succèdent, depuis maintenant 50
ans, aux Etats-Unis en matière antimissile, à ce stade (et la précision n’est
pas sans importance), il n’envisage pas d’intercepteurs déployés dans l’espace,
contrairement à l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) lancé en 1983 par le
président Reagan.
Au tout début des années 1990,
l’administration Bush (père) entame, puis celle de William (Bill) Clinton
entérine l’abandon de l’IDS et oriente ensuite les efforts vers le
développement des programmes TMD (Theater Missile Defense), centrés sur la
protection des forces en opération extérieure. En janvier 1999 Clinton finit
néanmoins par réactiver le projet de défense du territoire américain, sous le
nom de National Missile Defense (NMD). Il n’en demeure pas moins que celle-ci
diffère sensiblement, par ses ambitions, ses caractéristiques techniques et son
coût (tous beaucoup plus limités), de ce qui fut jadis l’IDS, tout en
possédant, en revanche, des éléments de parenté avec les TMD.
George W. Bush suit le même
chemin, mais bannit l’appellation NMD au profit de MD ou BMDS (Ballistic
Missile Defense System). Le changement de nom est censé refléter, d’une part,
l’unité de l’ensemble des projets américains en la matière, que ce soit la
défense de théâtre ou la défense du territoire. Tous sont, par ailleurs, réunis
sous l’égide de la Missile Defense Agency (MDA) créée en janvier 2002. D’autre
part, la disparition du qualificatif « national » ouvre la
perspective (ou l’illusion, c’est selon) d’une extension de la protection et/ou
de la possibilité de coopération aux amis et alliés de Washington. La station radar
et les dizaines de missiles intercepteurs prévus en République tchèque et en
Pologne, font partie, au sein du système BMD, du segment appelé GMD
(Ground-based Midcourse Defense ou défense en mi-course basée à terre), le successeur
direct de la NMD clintonienne.
Malgré le rassemblement de tous
les programmes américains sous un seul drapeau, la défense de théâtre et la
défense du territoire sont deux problématiques que l’on traite, en règle
générale, séparément, à la fois pour des raisons de coût économique, de
configurations techniques, de logiques opérationnelles et d’implications politiques.
A l’OTAN, deux études de faisabilité distinctes ont été menées sur les deux
sujets. Tandis que les recommandations de la première ont abouti à des
initiatives concrètes, la deuxième, portant sur « la défense antimissile
des territoires, forces et centres de population de l’Alliance » a mis en
lumière « des difficultés analytiques », dues entre autres à
« l’importance accrue de questions telles que la souveraineté
nationale ». En effet, la défense antimissile du territoire fait partie des
programmes d’armement stratégiques à forte valeur symbolique, car intimement
liés aux perceptions et conceptions relatives à l’autonomie, voire même à la
survie de la collectivité.
Pour bien apprécier le projet
américain, les chiffres (8,9 milliards de dollars demandés par l’administration
pour l’année fiscale 2008 à des fins BMDS), de même que l’objectif déclaré
(protection contre quelques dizaines de têtes assaillantes, que seraient
susceptibles de développer les Etats « voyous ») importent peu en
réalité. Pas plus d’ailleurs que les performances jusqu’ici très moyennes du
système. Il s’agit, en réalité, de la mise en place des infrastructures d’un
dispositif qui fut conçu, dès les années Clinton, comme un système évolutif, avec
des caractéristiques améliorées parallèlement aux progrès technologiques.
D’après le vice-ministre adjoint de la Défense, auditionné devant le Congrès le
27 mars dernier : « Il n’y aura pas de structure fixe et définitive.
Nous changerons le nombre et l’emplacement de nos défenses antimissile pour
parer aux menaces émergentes et tirer avantage des opportunités
géographiques ».
En plus de laisser ouvertes
toutes les options futures, cette « flexibilité » permet également de
tenir compte des aléas de la politique intérieure washingtonienne. Les bras de
fer réguliers entre l’exécutif et le législatif, de même que le lobbying des
différents services de l’armée américaine peuvent, en effet, avoir un impact
considérable sur les modalités de mise en œuvre du programme antimissile. Mais
uniquement sur les modalités. Car si des différences de vues existent quant au
calendrier ou l’agencement du projet, l’orientation stratégique fondamentale,
en revanche, bénéficie d’un large consensus bipartisan. Pour preuve, l’adoption,
en 1999, à une écrasante majorité (97 voix contre 3 au Sénat et 345 voix contre
71 à la Chambre) de la National Missile Defense Act, base légale de tous les efforts
actuels en vue de la défense antimissile du territoire des Etats-Unis.
Le président (démocrate) de la Sous-commission
pour les Forces Stratégiques à la Chambre a ouvert une récente audition en la
matière par un résumé clair des positions. D’après Ellen Tauscher, « cette
sous-commission, de même que la commission entière a toujours exprimé un
soutien bipartisan pour le développement et le déploiement d’un système
efficace de défense antimissile. La protection de notre nation et la
crédibilité de notre dernière ligne de défense contre une frappe de missiles ne
peut pas être un sujet de débat politique ». Les divergences tiennent
plutôt au degré de confiance accordée à la mise en œuvre actuelle. Pour
reprendre les mots de Tauscher, « nous voulons un système, mais un système
qui fonctionne ».
Causes et conséquences
Si pratiquement personne, à
Washington, ne remet en cause le choix fondamental d’une défense antimissile du
territoire américain, c’est que celui-ci correspond aux tendances de fond de la
psychologie et de la stratégie américaines. Au premier rang desquelles le refus
de la vulnérabilité, l’une des clefs-de-voûte des réflexions américaines. A
l’origine de la sanctuarisation, à l’extrême, du territoire américain, on trouve
une attitude particulière, brillamment décrite par James Chace et Caleb Carr
dans leur ouvrage de 1988, intitulé « L’Amérique l’invulnérable : la
quête de la sécurité absolue de 1812 jusqu’à la Guerre des Etoiles ».
Ce n’est pas un hasard si l’idée
d’une « attaque surprise » apparaît comme l’obsession omniprésente de
la pensée stratégique américaine. Le suspense qu’elle entretient est d’autant
plus utile que la panique autour d’une éventuelle fenêtre de vulnérabilité (le
résultat d’un supposé retard à combler) s’accompagne toujours d’une formidable
mobilisation des ressources de la nation. Ce qui rejoint l’autre mythe
fondateur de l’Amérique : la conquête d’une nouvelle frontière, de
préférence technologique. La coïncidence n’est pas anodine. Le lancement
régulier de vastes programmes ambitieux, généreusement financés à partir des
deniers publics, répond à l’objectif primordial de la « suprématie
technologique » qui exige de rester à la pointe du progrès technologique,
de façon à garder, en toutes circonstances, une large longueur d’avance sur les
autres pays. Et qui assure, du même coup, des flux financiers massifs aux
industriels américains, contribuant ainsi à renforcer leur compétitivité
globale, en particulier sur les marchés de l’exportation.
Les ressorts psychologiques et
les calculs technologiques et industriels sont tous intimement liés à une visée
plus vaste encore, de nature politico-stratégique, qui est d’assurer « la
domination écrasante dans tous les domaines ». Autrement dit, la
suprématie globale incontesté et incontestable de l’Amérique. De ce point de
vue, la défense antimissile s’apparente à une sorte de Saint Graal de la
politique étrangère et de sécurité américaine. Comme le fait
remarquer Walter Russel Mead, auteur du livre « Special
Providence » sur la politique étrangère américaine : la BMD fait
figure de système d’armement parfait, « à même de protéger la nation
et intimider les autres, permettant aux Etats-Unis de contrôler les événements
partout dans le monde, sans risquer la vie de ses citoyens ».
En effet, les incessants discours
sur la nature prétendument pacifique, puisque « défensive », du
système antimissile américain ont beaucoup de mal à cacher la vérité. Notamment
le fait que dans le domaine nucléaire la défense s’apparente à une offense, car,
comme l’avait noté Kenneth N. Waltz, l’un des fondateurs de l’école
néo-réaliste américaine, « le bouclier rend possible l’emploi de
l’épée ». Cet aspect, par définition offensif, des défenses antimissile
est d’habitude, pour des raisons évidentes, passé sous silence. Heureusement
pour nous, l’administration Bush ne se gêne pas pour si peu.
En mai 2001, le président
américain s’est fait un plaisir d’expliquer que les pays qui cherchent à
posséder des armes de destruction massive, le font « pour empêcher les
Etats-Unis et d’autres nations responsables de venir en aide à leurs alliés et
amis dans les régions stratégiques du globe ». Pour dissiper tout
malentendu, le directeur de la MDA confirme, lors de sa récente audition au
Congrès, que les capacités de défense antimissile « renforcent notre
aptitude à défendre nos intérêts à l’extérieur ».
Bien sûr, on peut toujours
affirmer, ou même croire sincèrement, que si Washington cherche à éliminer
toute contrainte à sa liberté d’action totale, c’est pour le plus grand bonheur
de l’humanité. Que l’Amérique n’emploie la force que pour la bonne cause. Quoi
qu’il en soit, c’est sans aucune importance. Même Timothy Garton Ash
(commentateur britannique et auteur de l’ouvrage « Free World », plaidoyer
émouvant pour le renforcement des liens transatlantiques) note, à propos de
« l’hyperpuissance » américaine, qu’« il serait dangereux, même
pour un archange de disposer d’une telle puissance ».
En matière antimissile, la
question de savoir si cette puissance est réelle ou pas est, par ailleurs, tout
à fait secondaire, car ce qui compte ici ce n’est pas la puissance en soi, mais
l’intention (dominatrice) et le refus de la réciprocité. Ce sont ces facteurs
qui déterminent la perception des autres acteurs, et par là même, leurs
réactions. Il convient de clarifier d’emblée que si les Etats-Unis souhaitent
se prémunir, autant que faire se peut, contre les frappes balistiques, c’est
leur droit le plus absolu. Mais dans le même ordre d’idées, il appartient au
reste du monde d’en apprécier les implications stratégiques et tirer les
conclusions logiques.
Pour l’exemple, et même si la
réflexion peut choquer dans certains milieux atlantistes, il n’y a rien de plus
légitime que ce raisonnement d’un rapporteur de l’Assemblée nationale notant
que « la NMD n’entraînera pas d’impact direct sur la crédibilité de notre
dissuasion nucléaire. Le projet américain en lui-même ne pourrait arrêter que
quelques dizaines de têtes nucléaires, soit un niveau nettement inférieur à
celui des forces nucléaires françaises ».
En réalité, que ce soit pour se
mettre à l’abri du danger d’une éventuelle attaque américaine ou, tout
simplement, pour garder sa crédibilité, son autonomie et rester en position de
négociation – tout le monde doit faire ses comptes. Et ensuite, si les calculs
ne tournent pas à son avantage, décider des parades à mettre en œuvre. En
optant soit pour le perfectionnement (augmentation et diversification) de son
propre arsenal, soit pour le développement, à son tour, de défenses antimissile,
soit pour le contournement de la défense américaine par des stratégies
obliques, soit un mélange de ces trois approches. Dans tous les cas de figure, et
malgré toutes les affirmations qui prétendent le contraire, le
développement-déploiement du système américain est un puissant facteur de
relance de la course aux armements.
A vrai dire, la CIA elle-même s’est
inquiétée, en 2000, des éventuelles conséquences d’une décision américaine
prématurée qui produirait « un réarmement intensif », une
prolifération accrue et « une vague d’événements déstabilisateurs dans le
monde entier pouvant éventuellement mettre en danger les relations avec les
alliés européens ». De surcroît, les Etats-Unis sont les mieux placés pour
savoir quelles sont les réactions des autres puissances à la mise en place
d’une défense antimissile. Les documents déclassifiés datant de la fin des
années soixante montrent qu’aux premières nouvelles d’un dispositif antimissile
soviétique, limité et somme toute assez rudimentaire, les planificateurs
américains furent pris de panique et envisageaient de riposter par une
puissance de feu nucléaire démesurément dévastatrice. Avec, comme cibles
ultra-prioritaires, toutes les composantes du système antimissile adverse…
Malgré les justifications
officielles, prétendant que le dispositif américain servirait à relever le défi
constitué par un Etat « voyou » qui déciderait de se suicider en
lançant un nombre limité de missiles contre l’Amérique, nul besoin d’être
particulièrement clairvoyant pour apercevoir, derrière les panneaux marqués
« Iran » et « Corée du Nord », la Chine et la Russie dans
le collimateur. Il faut dire que la diplomatie américaine ne brillait pas non
plus par sa finesse. Le 7 février dernier, deux semaines après l’annonce de
l’offre américaine à la Pologne et la République tchèque, le ministre américain
de la Défense, Robert Gates, plaidait pour l’augmentation du budget du
Pentagone en citant parmi les risques « l’évolution imprévisible » de
la Chine et de la Russie.
Encore une fois, les capacités
réelles (y compris le degré de faisabilité et de fiabilité) du dispositif
américain importent peu, pas plus d’ailleurs que le fait de savoir si les
gestes provocateurs sont le fruit d’un choix délibéré, ou simplement un
« dommage collatéral » sur le chemin de la quête à la sécurité et à
la suprématie absolues. Ce qui compte, ce sont les perceptions, et la
nécessité, pour chacun des acteurs concernés, de garder toute sa crédibilité. Ainsi,
Pékin se réfère au développement de la BMD américain lorsqu’il annonce le
renforcement son propre arsenal. Celui-ci étant resté très limité et par son
nombre et par son niveau technologique, la dissuasion chinoise se trouverait
effectivement (et indépendamment des arrière-pensées que l’on peut soupçonner
du côté pékinois), anéanti du fait du déploiement du système américain.
La Russie, pour sa part, parle
d’un « sérieux facteur de déstabilisation », brandit la menace de
« réponses asymétriques » et multiplie les mises en garde. Là aussi,
il faut faire la distinction entre ce qui pourrait faire partie d’un éventuel
marchandage, avec des arrangements tactiques comme éventuel résultat, et une
réelle et profonde inquiétude stratégique laquelle, par contre, n’est pas près
de disparaître. Au fait, les assurances de l’administration Bush, selon
lesquelles la BMD ne remettrait pas en cause la dissuasion russe (cette
dernière pouvant compter, pour frapper l’Amérique, sur des centaines de
missiles stratégiques), n’abordent pas la véritable préoccupation des
planificateurs russes. Car ceux-ci s’inquiètent surtout de la possibilité d’une
neutralisation de leur capacité de seconde frappe.
Or cette capacité dite de seconde
frappe constitue le fondement même de la dissuasion mutuelle sur base de
vulnérabilités réciproques. La BMD y introduit un sérieux élément d’incertitude
et de déséquilibre, vu qu’après une éventuelle première frappe américaine, la
capacité de représailles russe pourrait ne pas suffire pour saturer les
défenses adverses. Ce n’est pas un hasard si Robert Bowman, ancien directeur du
développement des programmes spatiaux avancés (dont les antimissiles) sous les
présidences Ford et Carter, décrivait la défense antimissile balistique comme
« le chaînon manquant pour une première frappe ».
Dans ces conditions, rien
d’étonnant à ce que la Russie soit plus que réservée vis-à-vis du projet
américain. Sa préférence va, de toute manière, à l’idée d’une défense
antimissile de théâtre russo-européenne, telle que cela fut proposé par le
président Poutine dès 2000. Les offres de coopération venues de Washington ces
derniers temps sont considérées par Moscou dans un esprit de pragmatisme, mais
avec une bonne dose de scepticisme quant à la possibilité d’un véritable
partenariat. Comme l’a fait remarquer Sergei Kazennov, expert de l'Institut de
sécurité nationale et d'études stratégiques, la démarche diplomatique de
Washington est « destinée à tranquilliser moins la Russie que l'Europe
occidentale qui manifeste de plus en plus son inquiétude, car l'Amérique
l'entraîne dans une confrontation avec la Russie. C'est une sorte de
tranquillisant universel à usage externe »,
Le problème des alliés
Ce facteur russe mis à part, l’attitude
des pays européens se caractérise par « l’acceptation (sans enthousiasme)
de la réalité des déploiements américains et par le souhait de participer à la
R&D », comme le constate, dès 2003, un rapport de l’Union de l’Europe
occidentale (UEO). Plusieurs raisons expliquent ce manque d’enthousiasme
initial. D’abord des différences d’ordre psychologique et culturel. De par la
géographie et l’histoire de leur continent, les Européens sont habitués à être
vulnérables. Leur expérience les amène même à penser que loin de constituer
automatiquement un handicap, la vulnérabilité (à condition qu’elle soit
mutuelle) peut se transformer en un atout, dans la mesure où elle favorise les
réflexes de concertation et de négociation, la recherche de l’équilibre, au
lieu de celle de la suprématie.
Les analyses divergent tout aussi
sensiblement sur l’appréciation de la menace. En effet, la plupart des
analystes européens se refusent à effectuer un lien automatique entre
l’existence de certaines capacités (balistiques, en l’occurrence), et celle
d’une menace (qui supposerait, elle, une intention agressive). Ils seraient même
tentés de voir dans l’approche contraire une sorte de prophétie
auto-réalisatrice, puisque c’est précisément la désignation des menaces, donc
des adversaires potentiels, sur la seule base de leurs capacités, qui instaure
une logique de confrontation, dans laquelle les perceptions de menaces
mutuelles s’alimentent et se renforcent.
Au sujet du volet industriel et
technologique du programme BMD, le même rapport de l’UEO déplore la
participation, à la suite d’arrangements bilatéraux, des industries européennes
aux déploiements américains. Il note que « l’inclusion dans le dispositif
américain de capacités et de ressources basées en Europe impose une nouvelle
approche multilatérale pour faire contrepoids au déploiement des Etats-Unis et
pour protéger les capacités stratégiques européennes dans un paysage
transformé ». Cette nouvelle approche consisterait, avant tout, à donner
une forte impulsion aux programmes européens de défense antimissile de théâtre.
A la fois pour des besoins opérationnels (protection des forces déployées), et afin
de ne pas perdre le savoir-faire industriel.
L’initiative récente de la
chancelière allemande, proposant un transfert des débats (sur l’implantation
européenne de la GMD américaine) à l’intérieur de l’Alliance atlantique vient
d’ouvrir un nouveau front, lié en même temps à la problématique de l’analyse
des menaces et à celle des questions industrielles. A priori, beaucoup seraient
favorables à l’idée d’Angela Merkel. Ils espèrent éviter ainsi, du moins en
apparence, d’avoir à choisir entre l’Europe et les Etats-Unis ; pouvoir négocier
avec Washington sur des bases (un tantinet) plus égalitaires que celles des
contacts bilatéraux ; légitimer leur geste d’allégeance en le faisant
apparaître sous un jour multilatéral et (presque) européen ; de même qu’assurer
une articulation sans faille entre le système américain et les travaux en cours
à l’OTAN sur la défense antimissile.
Toutefois, au prime abord, les
Etats-Unis ne semblent pas du tout chauds à l’idée d’une
« otanisation » de leur défense antimissile. Le patron de la MDA, le
général Obering, a précisé que Washington n’a nullement besoin de l’approbation
de ses 25 alliés pour ses plans antimissile. Au Pentagone, on évoque le
souvenir de la crise du Kosovo, vécue comme l’archétype du cauchemar de la « guerre
en comité ». Le porte-parole de l’Alliance, lui, rappelle que
« l’OTAN doit d’abord se mettre d’accord sur les menaces et, dans la
mesure du possible, sur une approche commune. Elle n’est en aucun cas engagée
dans les pourparlers bilatéraux ».
Comme dans toute sorte de
coopération, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Alliance, la
question centrale est celle du contrôle des éléments cruciaux du système. Même sans
compter les questionnements délicats liées aux décisions techniques (du genre :
où placer les intercepteurs ?) et aux choix opérationnels (comme :
que défendre en priorité ?), qui révèleraient, en tout état de cause,
immédiatement au grand jour les divisions entre Alliés, l’équation est plutôt
claire. Elle se résume à cette simple interrogation du ministre russe de la
Défense : « mais qui le tiendra, ce parapluie ? ». Du côté
américain, le contrôle absolu ne se partage pas, tandis que, du côté européen,
on ne donne pas (ou du moins on ne devrait pas donner) son nom et son argent à
un programme sur l’évolution et la mise en œuvre duquel on n’a pratiquement
aucune influence.
Entre-temps, en Pologne et en
République tchèque, quelques épisodes éminemment instructifs témoignent de
l’atmosphère particulière dans laquelle se déroule leur coopération avec
l’Amérique. Que ce soit le renvoi de Roman Kuzniar, directeur de l’Institut des
Affaires internationales à Varsovie ou la démission de Radek Sikorski, ministre
polonais de la Défense (tous deux jugés trop critiques vis-à-vis de l’offre
américaine), ou encore le lien établi à Prague par le secrétaire d’Etat adjoint
américain entre l’accueil de la station radar et l’éventuel octroi d’une
exemption visa aux fidèles alliés tchèques, l’image qui se dessine est loin
d’être glorieuse.
Et ce ne sont pas les événements
en coulisse qui vont y changer quelque chose. Dans un papier paru dans le
Washington Post du 21 mars dernier, l’ex-ministre Sikorski raconte la
procédure : « quelque génie au Département d’Etat ou au Pentagone a
envoyé la première note officielle, décrivant l’emplacement éventuel des
installations, avec un projet de réponse y attaché. Une réponse qui énumérait
une longue liste d’obligations pour les pays d’accueil et peu d’engagements US
en contrepartie. » Et à Sikorski d’y ajouter non sans sarcasme :
« Les indigènes ici ont tendance à penser qu’ils sont capable de rédiger
leur propre courrier diplomatique ».
Il faut constater que les
dirigeants polonais et tchèques, à de très rares exceptions près, ne semblent
pas s’offusquer outre mesure des humiliations subies à un rythme quasi
régulier. Mais de là à y voir la confirmation de la thèse rumsfeldienne sur la
« vieille » et la « nouvelle » Europe, ce serait aller un
peu vite en besogne. D’une part, il convient de ne pas oublier que le Danemark
et la Grande-Bretagne accueillent déjà des éléments du système américain sur
leur territoire, sous forme de radars installés au Groenland et à Fylingdales. Surtout,
il ne faudrait pas négliger l’opinion publique qui, elle, est dans les deux pays
ex-communistes majoritairement hostile à l’implantation des installations
antimissile américaines.
Bien évidemment, les mécanismes
de pression et de propagande jouent à fond, pour tenter de renverser la
tendance. Les opposants à l’accueil de la BMD sont systématiquement taxés d’anti-américanisme,
et une partie de la presse dite sérieuse, en complicité avec des groupes de
lobbying américains s’emploie à diffuser des fausses vérités pour calmer les
inquiétudes. De façon significative, des enquêtes menées en Pologne montrent un
lien direct entre l’accès à l’information et l’opposition au projet
antimissile. Par ailleurs, d’après les derniers résultats de l’Eurobaromètre,
87% des Tchèques et 80% de Polonais souhaitent que « La politique
étrangère de l’Union européenne soit indépendante des Etats-Unis ».
S’agissant de l’UE, elle fut,
sans véritable surprise, pratiquement absente des débats durant les premiers
mois suivant l’annonce de la proposition américaine en matière antimissile. Lors
d’un débat au Parlement européen le 29 mars, Javier Solana s’est contenté de
rappeler que la décision de participer ou pas au système washingtonien relevait
de la souveraineté des Etats membres. En marge d’une réunion des ministres de
la Défense des 27, le Haut représentant pour la PESC a néanmoins fait part de
ses doutes sur l’existence d’une menace de missile balistique contre l’Europe,
et précisa que « chaque pays est libre d’accepter ce qu’il veut accepter.
Nous ne sommes pas, en tant qu’Européens, en train de réfléchir sur la création
de mécanismes de ce type ».
Il ne croyait pas si bien dire. Ceux
qui participent, sous une forme ou sous une autre, aux projets actuels de
défense antimissile des Etats-Unis le font non pas en leur qualité d’Européens,
mais à titre d’alliés ou associés (subalternes) des Etats-Unis. Même si
certaines coopérations ponctuelles peuvent, le cas échéant, se justifier par
des considérations tactiques et conjoncturelles, c’est à la condition que l’on
ne perde pas de vue les objectifs et risques inhérents au projet américain. En
effet, ce serait illusoire de s’attendre à un véritable partenariat (sur le
plan des transferts de technologie, des choix conceptuels et opérationnels, et
du contrôle des éléments cruciaux du système) dans un programme dont la motivation
principale, sinon la raison d’être, est d’assurer l’avance technologique et la
suprématie américaines.