Ces derniers mois ont vu le
retour en force du bon vieux débat « protectionnisme » versus libéralisme.
Autrement dit, sur les rôles respectifs du politique et de l’économique, ou encore
la face à face entre logique de puissance et logique du marché. Avec la
question implicite sur la nécessité d’une « préférence européenne »,
et la mise à nu immédiate des contradictions inhérentes du credo
libéral-atlantiste.
Le bal a été ouvert au sommet de
l’UE en juin par le nouveau président français qui, suite à une campagne
électorale où il s’était fait champion de l’idée de la « protection »
que l’Europe serait censée garantir à ses peuples, a fait retirer du futur
traité la référence à la « concurrence libre et non faussée ». La
polémique autour de son geste aurait pourtant dû être tempérée par le fait que
dans le pays chantre de l’orthodoxie libérale le Congrès (démocrate) non
seulement venait de refuser au Président Bush l’autorisation fast track qui facilite la conclusion
des accords de libre-échange, mais lui a également fait signé, fin juillet, une
loi stipulant un contrôle (encore plus) strict et (encore plus) étendu des
investissements étrangers. Déboussolés, les milieux bien-pensants en Europe le
sont d’autant plus qu’avec le secteur de l’énergie ou la montée en puissance
des fonds souverains ce n’est plus que de l’Amérique que leurs belles théories
font désormais le jeu, mais éventuellement de la Chine, des Etats du Golfe et
de la Russie.
Dogmes économiques, réalités politiques
Avant
de regarder de plus près les mesures de protection mises en oeuvre (ou pas)
dans les secteurs stratégiques des deux côtés de l’Atlantique, il convient de
tordre le cou à quelques postulats trompeurs. Lesquels nous imposeraient
d’entrée de jeu une vision déformée et déterministe des rapports entre le
politique et l’économique. En un mot, « l’idéologie du jour ». Celle
qui, d’après le philosophe Marcel Gauchet, rédacteur en
chef de la revue Le Débat,
« interdit de penser la politique, la nation, la puissance, le
gouvernement ». Ceci en s’appuyant sur l’énoncé d’une fatalité mythique, l’emploi d’une terminologie biaisée et
l’exercice d’une amnésie historique.
Ses
origines remontent aux premiers efforts d’émancipation des économistes, soucieux
d’établir leur science comme une discipline à part entière. C’est-à-dire
affranchie de la tutelle des relations internationales où l’économie fut
traditionnellement considérée comme un instrument de puissance aux mains des
politiques. Il fallait donc écarter du champ d’étude tout facteur de pouvoir
qui contaminerait la théorie pure, et partir de l’hypothèse que le libre jeu
des mécanismes du marché conduit, avec le temps, à la déconflictualisation de
la société et à l’atrophie du politique. Depuis près de trois siècles, c’est
cette grille de lecture biaisée qui domine l’analyse économique de la vie
internationale. Mais le débat originel réapparaît aujourd’hui sous une nouvelle
forme, entre les tenants de la globalisation inéluctable et ceux qui estiment
que la concurrence industrielle et technologique entre nations reste toujours
centrale.
Le phénomène de la globalisation
est vu, dans le paradigme libéral, comme la consécration d’un processus
inexorable. On connaît le raisonnement : « la finance internationale
est devenue tellement interdépendante et tellement enchevêtrée avec le commerce
et l’industrie, que la puissance politique et militaire ne peut plus, en
réalité, rien faire ». Le problème,
c’est que l’usure des arguments discrédite la thèse. Car la phrase citée fut
écrite… en 1911. Juste avant que la puissance politique et militaire ne balaie
tout ce bel agencement économico-théorique.
S’agissant de l’actualité, nous sommes
bien placés pour savoir que ce qui se passe est tout sauf une fatalité. Ce
n’est pas un principe abstrait et irrésistible qui nous impose un agenda de
l’extérieur, mais nos élites politiques qui suivent une ligne d’action ou de
renoncement délibérée. Comme l’observe l’historien William Pfaff : le modèle
de capitalisme anglo-saxon qui nous a « dicté la dérégulation de
l’industrie et la privatisation des entreprises publiques dans les années 1970
et la globalisation dans les années 1990 est le résultat de décisions
politiques libres et de choix idéologiques qui ne furent aucunement
inévitables. L’Histoire pourra les décrire comme ayant été pervers et
socialement destructifs ».
N’empêche que, pour le moment,
tout ce qui s’opposerait à ce processus de destruction et de destructuration
volontaire est qualifié, dans le discours politico-médiatique, de néfaste,
dangereux, ringard et anachronique. Le « protectionnisme » serait
l’œuvre du diable, le fruit d’une vision passéiste et bellogène, au contraire
du libéralisme qui nous apporterait, bien entendu, le progrès infini et la paix
universelle. Cette pensée unique se retrouve jusque dans les termes employés.
L’« économie planifiée », le « contrôle de l’Etat » sont un
mal absolu, même si, en réalité, il ne s’agit que d’une des deux variantes du
capitalisme : celle qui est encadrée, et non pas affranchie, de
considérations à long terme et de contraintes collectives. La riposte se
prépare dès lors au niveau du langage, avec l’emploi de termes à connotation
positive, comme fair-trade,
protection et sécurité.
Elle passe également par un rejet
de la réécriture « libérale » de l’histoire économique. Quand on
regarde les bilans respectifs des périodes à dominante libérale ou
protectionniste, ou encore les liens de causalité établis (dans un sens ou dans
l’autre) entre certaines mesures économiques et certaines évolutions
politiques, on observe une contradiction flagrante entre le discours
officiel/médiatique et la recherche scientifique. Plus généralement, on a
tendance à oublier le fait qu’il n’y a jamais eu de modèles
« purs » : les Etats ont toujours utilisé les deux
(protectionnisme et libéralisme) comme instruments au service de leurs
objectifs politico-stratégiques. Ce n’est que le dosage et le timing qui varie. Le décollage
économique de la Grande-Bretagne aux 17e-18e siècles ou
celui de l’Amérique après la guerre de Sécession s’est effectué à l’abri de
puissantes barrières tarifaires et protectionnistes. Leur conversion au
libre-échangisme n’est venue qu’à partir d’une position de maîtrise des marchés
intérieurs et liée à une volonté d’expansionnisme.
Plus proches de nous, les Trente
Glorieuses (les trois décennies suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale)
se caractérisent par une économie bien régulée et la pratique du
« capitalisme civilisé ». En rupture avec cette période de forte
croissance et de bien-être social, le paradigme actuel nous ramène, selon les
mots d’Emmanuel Todd, « au capitalisme le plus archaïque ». Dans son
livre intitulé L’illusion économique,
paru en 1998, Todd analyse en détail comment le libre-échangisme poussé à ses
ultimes conséquences supprime la possibilité d’une régulation macro-économique
et, avec elle, la marge d’action des pouvoirs publics.
Sept ans plus tard, l’écrivain
canadien John Ralston Saul annonce dans son ouvrage The Collapse of Globalism la fin de cette logique. Pour lui :
« les gouvernements ne sont simplement plus prêts à risquer la stabilité
sociale pour satisfaire une chancelante théorie d’économie
internationale ». Au fait, les dirigeants sont peu à peu amenés à
comprendre qu’en proclamant haut et fort l’impuissance du politique face aux
forces économiques et technologiques globales, ils sapent les bases mêmes de
leur propre légitimité. Ce n’est pas un hasard si l’on observe aujourd’hui,
tant dans la théorie (renforcement du courant néo-mercantiliste, descriptif et
empirique, père du concept de la « guerre économique ») que dans la
pratique (redécouverte de l’impératif de sécurité, un des fondements du pouvoir
régalien de l’Etat) une réhabilitation des considérations de souveraineté et un
recentrage sur les secteurs stratégiques. En d’autres mots, le
néo-protectionnisme.
Sélectif et ciblé, celui-ci se
concentre sur les domaines perçus comme déterminants pour le fonctionnement
stable des sociétés et l’évolution des rapports de force à l’échelle
internationale. Derrière la rhétorique libérale obligatoire, c’est donc bel et
bien un mouvement contraire qui est à l’œuvre : dans un souci de
limitation des dépendances (énergétique, alimentaire, militaire), de maintien des
capacités industrielles et technologiques, et de sauvegarde de la liberté de
décision et d’action de l’Etat. La question clé, pour la reconfiguration en
cours du système international, est de savoir si les uns et les autres sauront clairement
assumer la nécessité de sortir du carcan des dogmes économiques. Et surtout :
dans quel ordre chronologique.
Le (presque-)modèle américain
Le meilleur désaveu du « fondamentalisme
du marché » nous vient, de façon quelque peu paradoxale, des Etats-Unis.
Où, derrière une rhétorique ultralibérale, les pouvoirs publics combinent une
action énergique en appui des exportations US et une protection ferme de leurs
propres secteurs stratégiques. Sur le front extérieur, l’ensemble de l’appareil
de l’Etat, services de renseignement compris, est mobilisé sous la bannière de la
« sécurité économique ». Le soutien aux sociétés US parties à la
conquête des marchés internationaux s’organise autour de l’Advocacy Center du Département du Commerce. Ce bureau de
coordination et de mise en commun des informations de 19 agences/organismes du
gouvernement fédéral a pour but de promouvoir la vente des produits et services
US à l’étranger.
L’activisme public peut parfois prendre
des formes trop ouvertes, comme à Tel Aviv en décembre 1999, lorsque la
Secrétaire d’Etat américain met en garde ses interlocuteurs israéliens contre
l’achat d’avions Airbus. En appui de son argument en faveur de l’américain Boeing,
Albright va même jusqu’à brandir la menace d’une remise en question de l’aide
US à l’Etat juif. Mais la plupart du temps, la démarche est beaucoup plus
subtile. On évoque souvent, à ce propos, l’activité de certains fonds
d’investissement US avec, dans leurs comités directeurs des ex-Secrétaires d’Etat
ou de la Défense, d’anciens dirigeants de la National Security Agency (NSA) et
de la CIA.
Pour l’exemple, lorsque le fonds
américain TPG a pris, en 2002, le contrôle de la société française Gemplus,
leader mondial de la carte à puce, il a nommé à la tête de l’entreprise Axel
Mandl, ex-administrateur d’In-Q-Tel, une société capital-risque créée par la
CIA. Un an après, une demande d’expertise de gestion fut engagée par le comité
d’entreprise, à laquelle s’est jointe l’entreprise Sagem présente dans le
capital de Gemplus à hauteur de 10%. Résultat : des hommes politiques
américains sont entrés en contact avec le dirigeant de Sagem pour lui faire
savoir qu’une telle position pourrait ne pas bénéficier à l’activité de son
entreprise aux Etats-Unis.
Tout ceci pour mettre en évidence
l’existence, outre-Atlantique, d’une sorte de « réseau de souveraineté
nationale ». Une nébuleuse de liens institutionnels et/ou personnels,
favorisant des synergies entre secteurs public et privé, de même qu’une
convergence des intérêts du monde politique et du monde des affaires. Avec toutefois
cette caractéristique propre au système américain (dénoncée dès 1961 par le
Président Eisenhower, inquiet de l’influence démesurée du complexe
militaro-industriel) : la confusion des hiérarchies. Le risque de voir les
intérêts collectifs dénaturés au profit d’intérêts privés est omniprésent,
aussi bien dans l’action extérieure que dans la mise en œuvre du dispositif
assurant, à l’intérieur, la protection des secteurs stratégiques.
N’empêche que la pratique de
« l’Amérique forteresse » (où seuls sont admis ceux qui sont soit
américains, soit devenus, de facto, partie intégrante du système US) part d’une
vision tout à fait pertinente. Comme l’explique Théodore Moran dans American Economic Policy and National
Security : « l’histoire est riche d’exemples de gouvernements qui
tentent d’influencer les activités souveraines d’autres nations en coupant les
approvisionnements ou en émettant des directives extraterritoriales aux
filiales étrangères des entreprises nationales ». Or, poursuit-il, la
menace crédible de déni d’accès et de manipulation que cela implique
« mène à des exceptions légitimes de sécurité nationale aux doctrines
libérales du commerce et des investissements ». Aux Etats-Unis, ces
exceptions se rangent essentiellement dans deux grandes catégories : les domestic source restrictions (imposant une
préférence nationale dans le choix des produits, services et fournisseurs)
d’une part, et le contrôle des investissements étrangers de l’autre.
La clef de voûte de la première série
de mesures est une loi adoptée en 1933 : la fameuse Buy American Act. Elle s’applique, sauf certaines exceptions
précises, à l’ensemble des acquisitions du gouvernement fédéral au-dessus d’un
seuil dit de micro-achat (2500 $), afin d’établir une préférence
nationale. A cet effet, le Pentagone (DoD : Department of Defense) doit ajouter 50% au prix des produits
étrangers, les autres agences 6% si l’offre nationale vient d’une grande
société, 12% si elle émane d’une petite entreprise. Dans le cas du Pentagone, le
dispositif est complété par le Berry
Amendment voté en 1941 et renouvelé depuis dans chaque autorisation de
budget jusqu’en décembre 2001, quand il est devenu, lui aussi, partie
permanente de United States Code.
Malgré la confusion générale qui
les entoure, la Buy American Act et
le Berry Amendment diffèrent
considérablement l’un de l’autre. La première concerne toutes les acquisitions
du gouvernement US, le deuxième uniquement les achats de vivres, d’habillement
et de métaux spéciaux effectués par le DoD. La première ne s’applique qu’aux
contrats à l’intérieur des Etats-Unis, la deuxième est valable à chaque point
du globe. La première considère un produit dont 51% du coût total sont
d’origine nationale comme compatible avec la loi, tandis que le deuxième exige qu’il
soit à 100% made in USA. Ce qui n’est
pas sans poser des problèmes, comme le montre, entre autres, une récente
polémique suivant la révélation que les fameux bérets noirs sont fabriqués, du
moins pour partie, au Sri Lanka, en Chine et en Roumanie.
A ce point, il convient de noter le
Pentagone, à la recherche du « meilleur prix », ainsi que certains
intérêts privés ne sont pas forcément contents de ces provisions ni de
l’intransigeance du Congrès en la matière. D’où la succession constante des
promesses de réforme, de même que d’innombrables exemptions aux réglementations
restrictives. Mais ce qui importe, c’est l’existence d’une base juridique
solide. Permettant aux pouvoirs publics d’intervenir, à chaque fois qu’ils le
jugent nécessaire, pour faire valoir la préférence nationale. En se référant soit
à l’impératif de sécurité, soit à l’exigence (étroitement liée) du maintien des
capacités industrielles et technologiques.
Lesquelles capacités doivent donc
rester, et c’est le deuxième grand volet des réglementations, sous contrôle
américain quoi qu’il arrive. Dans ce domaine, le rôle central revient au CFIUS
(Committee on Foreign Investments in the
United States) : un comité interministériel mis en place en 1975 par
le Président Ford, rassemblant 12 agences et départements fédéraux, et présidé
par le Secrétaire au Trésor. Aux termes de l’amendement Exon-Florio, le Président des Etats-Unis peut interdire ou
suspendre tout projet de fusion, d’acquisition ou de prise de contrôle d’entités
US par des intérêts étrangers, si l’enquête du CFIUS conclut que l’opération risque
de mettre en péril la sécurité nationale.
Le dispositif s’est trouvé l’an
dernier sous les feux des médias à propos du projet (finalement avorté) de
prise de contrôle de 6 ports américains par Dubai
Ports World, une compagnie publique des Emirats. A la suite des 25 projets
de loi déposés au Congrès dans la foulée de l’affaire, George W. Bush a signé
fin juillet dernier une loi prévoyant un
renforcement supplémentaire (avec, entre autres, une extension explicite aux
secteurs de l’énergie et des infrastructures) des mécanismes de contrôle. En réalité,
ceux-ci couvrent, par définition, un champ très large d’emblée, grâce au flou
salutaire qui entoure la notion de « sécurité nationale ». Et si les décisions
d’interdiction sont plutôt rares, c’est que l’intérêt du CFIUS réside avant
tout dans son fort effet dissuasif. Comme en témoignent de multiples exemples d’arrangements
informels et de retraits d’offre (avant même le passage devant le comité).
Surtout : si une opération
est autorisée, c’est au tour des dispositifs spéciaux, conçus pour limiter
l’influence étrangère, d’entrer en jeu. Comme le Special Security Agreement, sous lequel le gouvernement US nomme
des administrateurs « indépendants », les seuls à pouvoir traiter des
informations et des contrats confidentiels, et dont le nombre doit être au
moins égal à celui des autres administrateurs au conseil d’administration. Lequel
conseil ne peut, par ailleurs, nommer aux postes dirigeants de la société que
des citoyens américains. Le Proxy
Agreement va plus loin encore : c’est un dispositif de dévolution pur
et simple du contrôle. Si la nature des activités de l’entreprise et/ou de
l’investisseur est jugée trop sensible, la société sera administrée par trois
ressortissants US, choisis par le gouvernement fédéral. Les relations avec la
société mère seront réduites au minimum, et l’investisseur n’aura droit qu’à
des informations financières.
Ce sont ces dispositions qu’il
faut garder à l’esprit avant d’applaudir la « conquête » du marché de
défense américain par des entreprises étrangères. En vérité, l’intérêt de
telles opérations est purement financière (augmenter le retour sur
investissement pour les actionnaires). L’acquéreur est dans l’incapacité de
dégager des synergies, il n’a pas d’influence réelle sur la gestion des
filiales US, et pas d’accès aux technologies développées sur sol américain.
L’essentiel de son investissement lui échappe. La filiale US reste partie
intégrante du système US (elle peut aussi être obligée, à chaque instant, de
laisser tomber tout autre engagement contractuel pour donner préférence aux
demandes du Pentagone), dans un isolement quasi-total de la société mère.
S’il y a conquête, c’est donc
dans l’autre sens qu’elle se fait. Car les entreprises étrangères qui
investissent massivement dans les USA deviennent, du coup, exposées aux
pressions, chantages et « bons conseils ». Comme l’ancienne British Aerospace, devenue BAE Systems en 1999, qui se vante
aujourd’hui d’être le 6ème plus grande société de défense
américaine, et fut parmi les 5 premiers donateurs issus du secteur de l’armement
lors des législatives de 2006 aux Etats-Unis. Et dont les dirigeants se sont
précipités à préciser, au sujet de l’éventuelle levée de l’embargo européen
contre la Chine, que pour appliquer une telle décision ils auraient besoin de
l’autorisation de Washington au même titre que de celle du gouvernement
britannique.
A l’évidence, du point de vue
européenne, ce n’est pas l’existence de cet arsenal réglementaire
outre-Atlantique qui pose problème. Mais le fait que nous ne pratiquons pas,
nous en Europe, les mêmes règles du jeu. Hormis, bien entendu, les deux grands
travers du système US. Non pas, donc, pour servir la course au profit des
intérêts particuliers, mais au service d’intérêts collectifs, et non pas en
appliquant deux poids deux mesures, mais en reconnaissant et respectant, chez
les autres, la souveraineté que nous voulons nous-mêmes sauvegarder. Si nous voulons la sauvegarder.
Schizophrénie européenne
Pour poursuivre une telle ligne à
l’échelle européenne, deux séries d’obstacles sont à surmonter. La première a
trait aux divergences d’approche entre Etats membres au sujet du libéralisme,
la deuxième découle de la résignation de leur large majorité à la dépendance
par rapport à l’Amérique en matière de sécurité. L’indécision sur le premier
point nous renvoie à ce que Jean-François Deniau, un des négociateurs du traité
de Rome, appelle le péché originel :
« Le but du traité de Rome, était-ce bien de créer une Communauté
européenne fondée sur une Union douanière ? Ou était-ce seulement de
relancer un mouvement mondial de libéralisation des échanges à partir de
l’Europe ? Entre la conception politique d’Adenauer ou de Schuman, et
celle, commerciale, des milieux de Hambourg ou de Rotterdam, il ne pouvait y
avoir d’accord que sur une ambiguïté, un malentendu. Ils ne vont cesser de se
développer, et la vie du traité va être largement faite de ces affrontements
entre les deux interprétations, nées dès le début des négociations. »
Ce n’est donc pas un hasard si la
notion de « préférence européenne » n’a pas pu figurer dans le texte
du traité, et que la France a dû mettre tout son poids dans la balance pour faire
activer les deux instruments (tarif extérieur commun et PAC) qui, dans la
pratique, furent censés lui donner vie. Pas un hasard non plus si c’est
justement à cette occasion que l’Amérique est, pour la première fois, sortie du
bois. En 1962, lors d’une visite à Berlin, le vice-président Johnson brandit la
menace d’un retrait des troupes US d’Allemagne si le Marché commun freine les
exportations de poulets américains vers l’Europe.
Etant donné la pression
internationale constante et les divisions originelles des Etats membres (encore
aggravées au fil des élargissements), la « préférence européenne »
n’a toujours pas droit de cité dans les textes de l’UE. Un arrêt de la Cour de
justice, en mars 2005, affirme qu’elle est un principe sans valeur juridique,
mais qui n’en est pas moins une des considérations auxquelles les institutions
européennes « peuvent se référer lorsqu’elles estiment que c’est un
objectif politique ». Encore faudrait-il vouloir assumer de tels objectifs.
Si dans les faits et au niveau national chacun des Etats membres pratique une
certaine dose de « patriotisme économique », dans la rhétorique officielle
et à l’échelle européenne même y penser est considérée comme une hérésie.
Pour ce qui est des secteurs lié
à la sécurité et la défense, en vertu de l’article 296 leur gestion fait, fort
judicieusement, exception aux règles du Marché commun et reste à la discrétion
des Etats membres. Toutefois, l’activisme de la Commission (tirant argument de
l’importance croissante des technologies duales et de la distinction de plus en
plus vague entre les dimensions externes et internes de la sécurité), de même
que la forte interpénétration des industries de défense européennes font que
c’est désormais à l’échelle européenne qu’il faudrait se donner les moyens
d’une approche stratégique. Mais les dispositifs en vigueur dans les Etats
membres sont non seulement hétérogènes, mais souvent extrêmement limités, et fondés
sur des visions antagonistes.
Les propos de Tony Edwards, ancien
responsable des exportations de défense du Royaume-Uni sont particulièrement instructifs
pour apprécier les mérites des deux modèles les plus fréquemment évoqués. Pour
lui : « La France est actuellement le premier pays d’Europe par sa
capacité industrielle de défense et aérospatiale. Elle est parvenue à ce
résultat en exploitant les diverses dérogations aux réglementations
communautaires qui lui étaient nécessaires pour protéger et entretenir son
industrie de défense et aérospatiale. Dans le même temps, le Royaume-Uni, qui
n’avait pas de politique ni de stratégie industrielle de défense explicite,
efficace et subventionnée, a abandonné la première place d’abord aux
Etats-Unis, puis à la France. Il a ouvert son marché des équipements de défense
au monde entier tout en poursuivant sans relâche une politique d’achats fondée
sur la conviction que seul le jeu de la concurrence permet d’obtenir le
meilleur prix. (Il est le seul pays au monde à le faire). Dans cet
environnement, les entreprises britanniques ont choisi de se vendre au plus
offrant (généralement américains, français, allemands ou canadiens).
Parallèlement, le gouvernement britannique a cessé de contrôler l’industrie et
l’a abandonnée aux forces du marché. Le Royaume-Uni maintient sa capacité de
projection de puissance au prix d’une dépendance extraordinaire à l’égard des
Etats-Unis pour la technologie, les équipements, le soutien et le
renseignement ».
A moins de voir dans cette
« dépendance extraordinaire » un exemple à suivre pour le continent
tout entier, quelques mesures fermes sont à prendre et des actions urgentes à
engager. Tant au niveau de l’argumentaire que sur le plan réglementaire et
législatif. Concernant la pédagogie à l’adresse des partenaires
européens : la référence à la notion large de la sécurité, la mise en
évidence des liens avec les objectifs de la PESD, et la formulation de
préférences collectives (comme le « way
of war » européen, point de départ à la définition de besoins
opérationnels communs) pourraient toutes s’avérer utiles. De même qu’il
convient d’invoquer le modèle américain, d’insister sur la sécurité de
l’approvisionnement, et de faire le parallèle avec la revendication de
non-dépendance, martelée par le camp atlantiste dès qu’il s’agit non pas de
l’Amérique mais de la Russie, et non pas de l’armement mais de l’énergie.
Pour ce qui est de la mise en
place d’un système de sauvegarde et de contrôle, aussi extensif et complet que
possible, le but est de faire valoir, sous des formes diverses et variées, le
concept de « préférence européenne ». Autrement dit, la priorité,
protection et avantages accordés aux produits, aux capacités industrielles et
technologiques, aux programmes et aux fournisseurs européens jugés comme
primordiaux pour nos intérêts stratégiques. Que ce soit le financement public
de certaines hautes technologies, la création d’un dispositif d’inventaire, de
veille et de protection des industries sensibles, ou le fait de réserver
certains marchés publics aux entreprises européennes, tout y a sa place.
Cela devrait a priori se faire au niveau de l’Agence européenne ou, le cas
échéant, au sein d’un groupe plus restreint, comme la LoI (Letter of Intent, rassemblant les 6 principaux pays producteurs
d’armement européens). Tout en gardant à l’esprit que l’harmonisation n’est pas
une fin en soi. Surtout si elle impliquerait un alignement vers le bas. Une
vigilance constante est donc de mise, face à la confusion trompeuse entre les
deux aspects du terme « européen ». Lequel indique, d’une part, le
niveau européen par opposition au, et comme étant au-dessus du, niveau
national. D’autre part, il nous définit par rapport au reste du monde et désigne,
dans cette acception, ce qui est spécifique à notre continent. Contrairement à
ce que l’on veut souvent nous faire croire, les deux ne se confondent point.
L’européanisation au sens bureaucratico-institutionnel (harmonisation,
supranationalisation) n’implique pas mécaniquement une européanisation au sens
politico-stratégique (la sauvegarde de notre
souveraineté et la poursuite de nos
intérêts). Faute de valider le principe de la préférence européenne, elle
risque même de conduire exactement à l’inverse.