La réflexion qui suit se propose
de dresser une sorte d’état des lieux, bref mais impitoyable, de la
construction européenne aujourd’hui. A partir d’un diagnostic (celui de
l’impasse), elle se poursuit en identifiant le remède (projet d’avant-garde),
pour se clore par l’évocation de la raison d’être de toute initiative
européenne digne de ce nom (sauvegarde de notre liberté de choix).
Le diagnostic
La construction européenne se
trouve aujourd’hui dans une impasse. Ajoutons tout de suite que ce n’est évidemment
pas l’absence d’un énième traité qui l’y avait pongée, et ce n’est certainement
pas une signature solennelle à Lisbonne, en décembre, qui va l’en faire sortir.
Autre précision : s’il est vrai que l’Europe, jusqu’ici, s’est
largement construite dans des crises, à travers des crises et grâce à des
crises, il est tout aussi vrai que cette crise-là n’est pas une crise comme les
autres. Pour dramatiser un peu, à peine, les enjeux : le risque que
l’Europe court aujourd’hui est celui de son propre anéantissement. La
disparition pur et simple de la possibilité même d’exister et de peser sur
l’échiquier géopolitique. Les raisons de cette situation alarmante sont d’ordre
tantôt externe, tantôt interne. Elles s’additionnent pour produire leur effet
cumulé : une crise européenne profonde et englobante, qui nous met face à
nos contradictions fondamentales.
Pour ce qui est des raisons
externes susceptibles d’augmenter la gravité de la crise actuelle, il convient
avant tout de rappeler l’exacerbation de la compétition sur la scène
internationale. L’euphorie accompagnant la fin de la guerre froide masque à peine
les rivalités économiques, technologiques, sociales et culturelles-identitaires
qui s’intensifient sous nos yeux. Or la course à la sécurité, la prospérité et la
stabilité s’inscrit dans une logique de puissance. Un paradigme inébranlable, mais
à contre-courant de l’idéologie du jour. Laquelle, comme le dit le philosophe Marcel Gauchet, « interdit de
penser la politique, la nation, la puissance, le gouvernement ». Deux
facteurs supplémentaires sont appelés, néanmoins, à donner le coup de grâce à
ce dogmatisme ambiant duquel l’Europe tarde toujours à s’affranchir.
Premièrement,
la reconfiguration en cours des rapports de force, avec l’émergence de nouveaux
pôles de puissance, qui en plus d’être un défi, est surtout une mise à nu pour
l’Europe. L’abdication de notre propre puissance, une pratique bien rodée à
force d’avoir été perfectionnée pendant plus d’un demi siècle dans nos
relations avec l’Amérique, est en effet beaucoup plus délicat à admettre et à
justifier lorsqu’il s’agit de nous effacer volontairement devant la Chine,
l’Inde ou la Russie. Finalement, il est de plus en plus difficile de faire
abstraction du fait que, pour reprendre les mots de Paul Valéry, « le
temps du monde fini commence ». Les crises de « survivance » qui
s’annoncent, liées à l’épuisement et la dégradation des ressources naturelles,
sifflent la fin de la récréation : pour y faire face, le retour en force de
la politique apparaît comme l’unique solution.
Ce qui
nous amène aux ressorts internes de la crise européenne aujourd’hui. Il s’agit
en fait du « péché originel » de la construction de l’Europe, aggravé
par une double fuite en avant qui s’est poursuivie ces quinze dernières années.
Le péché originel n’est rien d’autre que l’indécision initiale entre la création
d’un grand « marché » (vaste zone de libre-échange, conçue comme
le point de départ à une libéralisation généralisée à l’échelle mondiale), et
celle d’une « communauté » (assumant des priorités et des objectifs
politico-stratégiques). Ce sont deux visions antagonistes : ou l’Europe n’est
qu’un instrument pour mieux libéraliser (réduire la marge de manœuvre des
pouvoirs publics) ou, au contraire, la libéralisation intra-européenne n’est
qu’un instrument pour faire l’Europe (augmenter notre marge de manœuvre politique
collective). Le plus petit dénominateur commun entre ces deux approches ne
suffisait qu’à démanteler les barrières internes en Europe. Autrement dit, à
grignoter chaque jour davantage sur la souveraineté des Etats, sans qu’il y
ait, au niveau européen, la possibilité d’assumer et sauvegarder ensemble cette
même souveraineté.
A cette
situation, déjà devenue explosive du fait que le grignotage s’approchait de plus
en plus du cœur des souverainetés nationales, est venu s’ajouter, dans les
années 1990, un double mouvement de fuite en avant. D’un côté le grand
élargissement de l’UE ne pouvait qu’accélérer la dilution, pour des raisons à
la fois de nombre, d’hétérogénéité et de préférence politique des nouveaux entrants.
Ce n’est pas un hasard si, parmi les anciens pays membres, les plus fervents partisans
de l’élargissement furent les mêmes qui avaient
toujours défendu l’idée d’une Europe-marché. De l’autre côté, ceux qui voulaient
contrebalancer cette dilution, en réclamant le soi-disant approfondissement de l’UE,
ne faisaient que renforcer la tendance qu’ils souhaitaient combattre. Compte
tenu des deux visions opposées sur l’Europe et de leur seul point de compromis
commun, toute « avancée » possible au niveau des 15 (puis 25, 27)
Etats membres ne pouvait, ne peut, et ne pourra, qu’accentuer davantage le
déséquilibre fondamental, au profit notamment de l’intégration négative. Celle
qui se limite, comme on vient de le voir, à la déconstruction des
souverainetés.
Le remède
Dans ces conditions, rien
d’étonnant à ce que l’attention se tourne vers des solutions alternatives.
Notamment celle qui, au vu des tendances à 27, apparaît comme la seule à même
de garantir la sauvegarde de la liberté de décision et d’action des Européens :
l’idée d’avant-garde (ou groupe pionnier). Deux figures emblématiques de la
construction européenne, Jacques Delors et Valéry Giscard d’Estaing, étaient
parvenus, chacun de son côté, à la même conclusion. Dans le courant des années
1990, l’ancien Président français proposait une distinction claire entre deux
concepts : l’Europe-espace et l’Europe-puissance. Pour Giscard, il ne
fallait pas chercher de faire de la « Grande Europe » (élargie) une
zone d’intégration accrue, mais de la confiner au niveau d’ambition de l’Acte
unique (le traité précédant Maastricht), et n’approfondir l’intégration que
parmi ceux qui en ont réellement la volonté politique. D’après Delors aussi,
les ambitions du traité de Maastricht avaient été « excessives »,
déjà pour les 12 à l’époque. L’ex-président de la Commission de Bruxelles fut
d’avis qu’au-delà d’un vaste ensemble européen bien régulé dans les cadres de
l’UE, la poursuite des objectifs politico-stratégiques doit revenir à un petit
groupe de pays déterminés.
Pour ce qui est de l’éventuelle
(ou inévitable, c’est selon) mise en œuvre de tout projet d’avant-garde/Europe-puissance,
il convient ici de se limiter à trois remarques. Premièrement, le débat
sempiternel entre logique fédérale versus logique intergouvernementale, quant
au principe d’organisation de la future avant-garde, doit être évacuée
d’emblée, et remplacée par une seule considération, très concrète
celle-ci : l’intérêt. Les propos de Henry Kissinger, ancien Secrétaire
d’Etat américain, sont révélateurs à cet égard. Pour les Etats-Unis,
« l’Europe que voulait Monnet n’était pas vraiment différente de l’Europe
du Général de Gaulle ». Dans les deux cas, elle serait un problème pour
Washington, puisque prête et capable à défendre ses propres intérêts. Par
ailleurs, pour arriver à cette Europe forte, la mise en place de mécanismes
institutionnels toujours plus intégrés ne constitue pas forcément la seule et
unique voie. A la fameuse question, un brin condescendante dudit Kissinger
« L’Europe, quel numéro de téléphone ? », la réponse est à la
fois plus simple et plus nuancée que l’on ne croit. Au fait, ce qui importe
n’est pas de savoir si l’on a un ou plusieurs numéros de téléphone en Europe,
mais si l’on a la même réponse et le même message à chacun des numéros…
Deuxièmement, il faut en finir,
une bonne fois pour toutes, avec une illusion trompeuse : l’avant-garde
n’est pas, en réalité, une « Europe à plusieurs vitesses ». Ce n’est
pas le rythme du mouvement qui fait la différence entre le groupe pionnier et
les autres Etats membres de l’UE, mais sa direction et son objectif. La
principale impulsion au lancement d’une avant-garde réside justement dans le
constat de volontés politiques différenciées. En ce sens, l’avant-garde
constituerait une véritable rupture. Etroitement liée au point précédent, la
dernière remarque concerne l’importance des relations avec ceux qui restent
dehors. Une fois l’avant-garde lancée, sur la base du principe non discutable
de la sauvegarde de la souveraineté européenne, tous ceux des pays de l’UE qui
décideraient de se souscrire, intégralement, aux objectifs initiaux, devront
savoir que la porte leur est ouverte. Sous peine de faire le jeu de ceux qui, à
l’extérieur, sont toujours à l’affût pour récupérer les Etats membres qui se
sentent marginalisés, afin de les ancrer ensuite dans des systèmes d’allégeance
extra-européens.
La raison d’être
En abordant la question du mobile
profond (sauvegarde de la souveraineté européenne) de toute initiative
d’avant-garde qui se veut légitime et viable, deux clarifications s’imposent.
L’une concerne l’emploi du terme « européen », l’autre le concept de
« souveraineté ». Pour ce qui est du premier, il convient d’abord de
mettre le doigt sur un amalgame aussi répandu que fallacieux. Car l’adjectif
« européen » se réfère d’une part au niveau européen par opposition
au, et comme étant au-dessus du, niveau national. D’autre part, il nous définit
par rapport au reste du monde et désigne, dans cette acception, des intérêts et
des priorités spécifiques à notre continent. Contrairement à ce que l’on veut nous
faire croire en passant sous silence cette distinction cruciale, les deux ne se
confondent point. L’européanisation au sens bureaucratico-institutionnel ne
signifie pas mécaniquement européanisation au sens politico-stratégique. La
supranationalisation ne nous mène pas automatiquement à la prise en compte et
la défense des intérêts de l’Europe au sens géopolitique. Elle risque même de
conduire à l’inverse.
Dans l’état actuel des choses, laisser
jouer un processus « intégrationniste » (avec, par exemple, le
passage au vote à la majorité) entraînerait, dans les domaines d’importance
stratégique, la mise en minorité immédiate de toute velléité d’autonomie. Plus
grave encore, cela ferait disparaître, du même coup, toute porte de sortie. Au
fait, pour que les Etats les plus volontaristes puissent se regrouper en vue de
poursuivre des objectifs plus ambitieux, il leur faut de la marge de manœuvre. A
l’heure actuelle, pratiquement chaque « pas en avant » dans
l’intégration à 27 est comme une attache supplémentaire sur une camisole de
force. A moins d’un changement de cap radical (prise de conscience générale des
enjeux de souveraineté), toute poussée vers l’européanisation au sens
bureaucratico-institutionnel ne ferait que verrouiller l’Europe un peu plus dans
une position de dépendance définitive. C’est-à-dire dans une direction
exactement contraire à l’européanisation au sens politico-stratégique.
Dans le cas du terme « souveraineté »,
il faut, en un sens, pratiquer la démarche inverse de ce que l’on a vu pour
l’adjectif « européen ». Ici, ce n’est pas la distinction cruciale
entre deux significations faussement confondues du même terme qu’il convient de
souligner, mais bien au contraire, le lien intrinsèque, quoique rarement relevé,
qui unit les deux dimensions indissociables de la notion de
« souveraineté ». D’un côté le volet « autonomie », qui
désigne la liberté d’appréciation, de décision et d’action de l’Etat, de
l’autre la « démocratie » où, le pouvoir suprême étant attribué au
peuple, les citoyens participent, en leur qualité d’électeurs, à l’exercice de
cette liberté au moment du suffrage.
Concernant la question de
l’autonomie, l’Europe se trouve aujourd’hui sous la dépendance de l’Amérique. D’après
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du Président Carter et personnalité
emblématique de l’establishment
washingtonien, « l’Europe reste largement un protectorat américain, avec
des pays alliés qui rappellent les vassaux des temps anciens ». Pour
Charles Kupchan, ex-directeur des affaires européennes sous le Président
Clinton, « l’Europe est restée dépendante des Etats-Unis pour sa sécurité.
Or le contrôle en matière de sécurité est le facteur décisif pour déterminer
qui est aux commandes ». Ce n’est pas Robert Cooper, l’éminence grise de
Javier Solana, qui dira le contraire. Le constat du directeur général chargé
des Affaires extérieures et politico-militaires au Secrétariat du Conseil de
l’UE est sans appel : « Nous sommes dépendants des Etats-Unis
pour notre sécurité, du coup les conflits sont contenus dans certaines limites,
nous pratiquons l’autocensure ». En effet, le refus obstiné de la
puissance et de l’indépendance entraîne la perte de toute position de
négociation réelle. Et pas qu’en matière de sécurité. Comme un document
officiel du Pentagone l’avait gentiment mis en évidence dès 1993 :
« Nos alliés doivent être sensibilisés au lien qui existe entre le soutien
américain à leur sécurité et leurs actions dans les domaines tels que la
politique commerciale, le transfert de technologies et la participation aux
opérations de coalition ».
Et c’est à ce point crucial (à savoir le problème des «contreparties» et de «l'autocensure») que
le volet autonomie rejoint la dimension démocratique de la
souveraineté. Car l’autonomie de décision et d’action de l’Etat est ce qui
donne un sens au vote des citoyens. En leur garantissant la possibilité de
vrais choix, et par là, la maîtrise de leur propre destin. Toute initiative
européenne digne de ce nom ne peut avoir autre but que de nous assurer les
bases concrètes de cette liberté de choix. Encore faut-il, bien sûr, en avoir
l’ambition et le courage. Pour citer les propos de Jean-François Deniau,
négociateur français du traité de Rome, premier Commissaire européen aux
relations extérieures, et un partisan de la première heure de l’idée
d’avant-garde : « L’Europe, ce n’est pas un territoire, pas une
nationalité, c’est une volonté. Est européen seulement celui qui entend être
européen ».