Bien trop souvent, on est tenté
d’assimiler la présence nucléaire américaine en Europe à sa seule dimension tangible.
A savoir le stationnement de quelques centaines de bombes US sur le sol de cinq
pays du continent européen, dans le cadre de l’OTAN et de son soi-disant
« partage nucléaire ». Et on a tort de le faire.
Certes, la présence
d’armes nucléaires sur leur territoire comporte, pour les citoyens européens,
de multiples risques. Nombre d’entre eux sont similaires aux risques et dangers
auxquels s’exposent les populations de tous les pays « dotés »,
c’est-à-dire disposant d’un arsenal atomique. Dont l’utilité et la désirabilité
peuvent être sujets à débat. Notamment pour savoir si les risques valent la
peine d’être pris, au service d’une stratégie politico-militaire de défense
nationale (ou, au contraire, doivent être refusés dans la perspective de la
paix universelle et du désarmement total). Chacun tranchera selon ses
convictions, sa vision du monde, sa perception et hiérarchisation des dangers,
et cetera. Peu nous importe ici. Car, dans ce cas précis, cette question ne se
pose même pas. Et ce, grâce à l’autre dimension du « partage » nucléaire
de l’OTAN, qui est éminemment révélatrice des relations transatlantiques.
Tandis que pour les puissances nucléaires le débat peut porter sur
l’articulation du nucléaire avec la stratégie (importance accordée, ou pas, à
la dissuasion), ici, par contre, le nucléaire (américain), et le mythe du
parapluie protecteur qui va avec, sert de prétexte pour justifier l’absence de
stratégie (européenne). Ainsi que de paravent commode pour que les
gouvernements du vieux continent restent, in
fine, à la remorque des Etats-Unis – quitte à devenir complices d’une
stratégie nucléaire dans l’élaboration et la mise en œuvre de laquelle ils ne
peuvent même pas rêver d’avoir un tant soit peu leur mot à dire. Hélas, ils
s’estiment déjà heureux quand ils sont, plus ou moins correctement et plus ou
moins après coup, informés sur le sujet.
Problèmes avec les bombes…
On estime aujourd’hui à quelque 200
le nombre des armes nucléaires tactiques (substratégiques) américaines
déployées en Europe. Si leur présence est officiellement admise dans les
documents de l’OTAN, les chiffres, emplacements et autres données les
concernant sont évidemment secret défense.
Il s’agit de bombes de type B61, dites « à gravité », c’est-à-dire faites
pour être transportées en avions (à double capacité, c’est-à-dire aptes à la
fois à des missions conventionnelles et nucléaires) et larguées au-dessus de
leur cible. Elles seraient actuellement stockées en Allemagne (sur la base
aérienne de Büchel), en Italie (Aviano et Ghedi
Torre), en Belgique (Kleine Brogel), au Pays-Bas (Volkel) et en Turquie
(Incirlik), sous le contrôle de l’US Air
Force, prévoyant un scénario soit d’emploi par des avions US, soit de
transfert au pays hôtes pour emploi en temps de guerre. Le nombre des bombes
stationnées en Europe a diminué radicalement depuis les années 1970 – et les
réductions se poursuivent, comme en témoignent les retraits d’armes récents de
la Grèce, de la Grande Bretagne et de la base de Ramstein. Simultanément, l’état
de préparation des avions à double capacité s’est, lui aussi, considérablement affaibli :
leur niveau d’alerte se mesure aujourd’hui en mois, plutôt que de semaines, de
jours, ou de minutes. Il est communément admis que le rôle des bombes US en
Europe est de nos jours avant tout symbolique. D’après l’actuel Concept
stratégique de l’OTAN « Les forces nucléaires basées en Europe et
destinées à l'OTAN constituent un lien politique et militaire essentiel entre
les membres européens et les membres nord-américains de l'Alliance. » Cette
belle démonstration de solidarité transatlantique a évidemment un prix pour les
alliés en Europe : en termes de risques de sûreté/sécurité, d’efforts
diplomatiques discrédités et d’entorses à la souveraineté.
Questions de sûreté
Les risques de sûreté/sécurité
immédiats associés à la présence de ces armes atomiques sont essentiellement de
deux types. Premièrement, l’éventualité d’un accident ne peut jamais être
exclue à 100%. Même si la situation s’est sensiblement améliorée par rapport
aux années 1960, lorsque deux accidents d’avions B52 transportant des armes
nucléaires US eurent lieu en Espagne et au Groenland. Mais malgré le renforcement des conditions de sécurité, le risque
est toujours présent. Pour preuve, les conclusions accablantes d’une
investigation interne au Pentagone, conduite après le fameux incident d’août
2007 lorsque les autorités américaines ont perdu la trace de six ogives
nucléaires pendant trente-six heures alors que celles-ci survolaient, contre
toutes les régulations en vigueur et sans les arrangements de sécurité
appropriés, le territoire des Etats-Unis. Les enquêteurs ont ensuite trouvé,
entre autres, de très sérieuses failles de sécurité sur les bases en Europe. D’après
le rapport, « chacun
de ces sites européens présente des défis de sécurité uniques », et
« la plupart d’entre elles ont besoin d’importantes ressources
supplémentaires pour être conformes aux normes de sécurité du DoD » (Département de la Défense, à
savoir celui dont les normes s’étaient avérées si diablement efficaces lors de
l’incident d’août…).
Deuxièmement, en acceptant le
stationnement d’armes nucléaires sur son sol, l’Etat (par ailleurs non
nucléaire) accepte aussi de devenir une cible. Non seulement dans le jeu
nucléaire « normal », où le ciblage des stocks atomiques entre
puissances éventuellement adverses est quasiment automatique, mais aussi du
point de vue d’attentats terroristes. En témoignent les complots déjoués
récemment, qui visaient les bases nucléaires US/OTAN en Belgique (2001) et en
Turquie (2006).
Questions de TNP
En accueillant les bombes de
l’Amérique, seul pays au monde à déployer des armes nucléaires en dehors de son
territoire national, les Européens prennent aussi le risque de saborder leurs
propres efforts diplomatiques. Notamment en matière de non-prolifération, qui
est pourtant un de leurs thèmes favoris. Or, au regard du Traité de
non-prolifération (TNP), pierre angulaire de toute l’architecture
internationale dans ce domaine, le « partage » nucléaire de l’OTAN
pose de sérieuses questions juridiques et politiques. Il est inutile d’entrer ici
dans les détails des arguments légalistes, aussi divers que multiples. On se contentera de rappeler qu’il en existe grosso modo deux grandes catégories. La première concerne les
manœuvres louches, les tractations dans les coulisses et les interprétations
unilatérales et arbitraires qui ont permis aux pays de l’OTAN de faire passer
leurs arrangements nucléaires, manifestement en flagrante contradiction avec la
lettre et l’esprit du TNP, comme juridiquement valables. L’autre catégorie
d’arguments a trait aux modalités pratiques du « partage » (maintien
d’un parc d’avions destinés à des missions nucléaires, formation d’équipes de
pilotage, d’entretien etc.) qui font que les pays hôtes, pourtant « non
dotés », sont « mouillés » dans la stratégie nucléaire des
Etats-Unis. De la pire manière possible, ajoutons-le tout de suite. Car c’est
sans aucun pouvoir réel de contrôle et de décision qu’ils deviennent pourtant
des participants actifs.
Ce qui nous intéresse ici, ce sont
les conséquences diplomatiques et politiques. D’une part, la pratique otanienne
constitue un précédent dangereux. Aujourd’hui, pour enrayer le processus de
prolifération de par le monde, une des pistes que l’on est en train d’explorer vise
jutement la prolifération géographique (le transfert d’armes nucléaires sur le
territoire d’autres Etats) – or c’est justement ce que l’on fait à l’OTAN
depuis de longues décennies. Le modèle OTAN est par ailleurs fréquemment évoqué
lorsqu’on parle d’éventuels transferts d’armes atomiques de la Russie vers le
Cuba ou le Venezuela, ou de celles du Pakistan vers l’Arabie saoudite.
D’autre part, tant que cette
situation perdure, la position de négociation des Européens en matière de
non-prolifération s’en trouve considérablement affaiblie. En effet, le
« partage » nucléaire de l’OTAN constitue une irritante pour de
nombreux participants des conférences de révision du TNP. Comme l’avait
remarqué l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie
atomique : « Nous ne pouvons pas continuer de dire que nous avons 25
Etats, disons les Etats de l’OTAN, qui s’appuient sur le parapluie nucléaire,
et que tous les autres doivent rester assis tranquillement au froid. Sur le
long terme, on ne peut pas maintenir cela ».
Questions de contrôle
Les gouvernements européens semblent
étrangement bien s’accommoder avec une
situation où ils assument des risques (d’accident ou d’attentat) et
discréditent leurs propres efforts diplomatiques (en matière de
non-prolifération) ; le tout pour abriter des armes nucléaires dont le
contrôle leur échappe du bout en bout. Il est vrai que selon les scénarios de
l’OTAN, le largage de la bombe atomique US serait un véritable travail
d’équipe. En temps de crise, les pilotes et avions de pays hôtes seraient
chargés de transporter ces précieux bijoux, avec le soutien diligent d’autres
Etats alliés pour des missions de ravitaillement, de couverture radar, ou de
protection des bombardiers. N’empêche que le contrôle de ces armes reste, sans
équivoque aucune, dans les mains des Etats-Unis. Comme un « dossier de
l’OTAN » résume à merveille : « Les armes nucléaires américaines
basées en Europe sont la propriété exclusive des États-Unis et sont placées de
façon constante et totale sous la garde et le contrôle de ce pays. Elles
sont dotées de dispositifs perfectionnés, appelés Permissive Action Links
(PAL), garantissant aux États-Unis le contrôle positif absolu de ces armes, et
empêchant toute utilisation non autorisée ».
En effet, ce système de sécurité par verrouillage électronique est une
garantie supplémentaire pour assurer que les bombes peuvent être employées
uniquement si Washington en décide ainsi. Par ailleurs, le périmètre de
protection rapprochée des chambres fortes est gardé par des unités de
spécialistes US (les MUNSS ou Munitions
Support Squadrons), qui sont tenus d’empêcher l’accès aux armes de
quiconque sans escorte US autorisée. Les MUNSS reçoivent leurs ordres d’une
chaîne de commandement entièrement américaine, et sont chargés de superviser la
gestion des armes par le personnel allié même après un éventuel transfert. On
comprend tout de suite mieux la remarque de Walter Kalbow, ex-Secrétaire d’Etat
au ministère allemand : « l’Allemagne n’a pas d’armes nucléaires
à sa disposition, ni en temps de paix ni pour la défense de l’Allemagne ».
Problèmes au-delà des bombes…
Un déluge de récents rapports et analyses
sur le sujet s’accordent pour présager une réduction drastique, voire l’abandon
complet de la présence d’armes nucléaires américaines en Europe. En effet, il
est admis depuis longtemps que ces bombes à gravité substratégiques/tactiques n’ont
plus pratiquement aucune utilité militaire. Etant donnée les progrès techniques
des dernières décennies, il n’existe, d’une part, plus véritablement de
missions envisageables pour elles qui ne puissent pas être remplies par des
forces stratégiques US stationnées hors l’Europe ou par des missiles de
croisière lancés à partir de la mer. D’autre part, avec le développement des
capacités de défense aérienne, les avions US ou alliés n’auraient guère de
chance d’atteindre leur objectif qu’ils devraient effectivement survoler afin
de pouvoir larguer leurs bombes à gravité.
Si l’on y ajoute le facteur
d’irritation dont celles-ci sont porteuses vis-à-vis et de l’opinion publique
européenne et des Etats tiers, on comprendrait bien si pour un Président
américain qui se veut le champion du désarmement, les B61 stationnées sur sol
européen apparaissaient comme une aubaine : elles seraient les candidats
naturels pour faire de beaux gestes à peu de frais. Evidemment tout n’est pas
aussi simple. Sinon ces bombes, militairement inutiles et politiquement
douteuses, auraient été évacuées depuis belle lurette. N’empêche qu’un
processus de réduction/retrait progressif a déjà été amorcé, et que cela n’a
rien à voir avec les intentions, ostensiblement pacifistes, du nouveau
Président US. Au fait, son rival républicain de la campagne électorale de 2008 s’est
lui-même explicitement engagé le sujet. John McCain se disait prêt à
« explorer, en concertation avec les Alliés et parallèlement avec la
Russie, les moyens de réduire et, espérons-le, éliminer les déploiements
d’armes nucléaires tactiques en Europe ». Rien d’étonnant donc à ce
que tout le monde se prépare à
d’importants changements. Toutefois, il convient de garder à l’esprit que les
bombes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Même en cas de leur évacuation
complète, le « partage » nucléaire de l’OTAN est appelé à se
perpétuer, avec tout ce qu’il révèle de, et implique pour, les relations
euro-américaines.
Changements dans l’air
Toujours est-il qu’une convergence
de circonstances favorables au retrait des bombes s’esquisse maintenant à
l’horizon. D’abord, en Amérique. La nouvelle administration washingtonienne
multiplie les appels à la revigoration du TNP et à l’élimination, à terme, des
armes nucléaires sur toute la planète. Dans ces conditions, la nomination de
Ivo Daalder (auteur de l’article intitulé « La logique du zéro – vers un
monde sans armes nucléaires » paru fin 2008 dans la revue Foreign Affairs), au poste d’ambassadeur
américain à l’OTAN a valeur d’indice, au même titre que le choix du Général
James L. Jones (ex-Commandant suprême des Forces alliées en Europe,
généralement suspecté d’être peu favorable au stationnement des B61 sur le
vieux continent), en tant que Conseiller de sécurité nationale du Président des
Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard si l’on attend avec plus d’impatience que
d’habitude la remise du rapport Nuclear
Posture Review, prévue pour décembre 2009. Même si la position américaine
restera probablement très similaire à ce que l’ancien vice-Secrétaire d’Etat à
la Défense de l’administration Clinton (et aujourd’hui président du Center for Strategic and International
Studies) a récemment résumé ainsi, non sans un brin d’hypocrisie :
« Aux Etats-Unis, nous ne pensons pas que les armes nucléaires soient
utiles. Nous pensons qu’elles sont dangereuses. Mais la plupart des pays
pensent qu’elles sont utiles »…
Du côté de l’Europe, en plus des
pressions constantes en faveur du retrait (venant de l’opinion publique, de la
société civile et des initiatives de plus en plus fréquentes des parlementaires),
la question se posera avec acuité dans un très proche avenir. De manière d’autant
plus incontournable que les raisons en sont principalement techniques. Il
s’agit des décisions concrètes à prendre à propos du renouvellement, de plus en
plus urgent, du parc d’avions des alliés. Le modèle choisi sera-t-il à double
capacité ou non ? – ce sera là toute la question. Car une
quincaillerie aussi complexe ne s’improvise pas, il faut que les appareils
soient préparés en conséquence au niveau des systèmes de sécurité et de largage
des bombes.
Parallèlement, à l’OTAN aussi, les
choses commencent à bouger. En juillet dernier, le débat sur le Nouveau concept
stratégique de l’Alliance a été officiellement lancé. Or, de telles réflexions
ne pourront évidemment pas esquiver la question nucléaire. Un avant-goût de ce
que l’exercice pourra accoucher nous a été fourni par une déclaration commune
des dirigeants alliés au sommet de Strasbourg d’avril dernier. En parfaite
harmonie – surprise, surprise – avec les nouveaux accents de la politique US,
l’OTAN y confirme certes son attachement à la dissuasion nucléaire (et autre,
dit-elle), mais reprend surtout ses plus belles formules pour souligner ses intentions
anti-nucléaires : « La dissuasion, qui s'appuie sur une combinaison
appropriée de capacités nucléaires et conventionnelles, reste un élément
central de notre stratégie globale. L’OTAN continuera de jouer son rôle
s’agissant de renforcer la maîtrise des armements et de promouvoir le
désarmement nucléaire et conventionnel conformément au Traité sur la
non-prolifération des armes nucléaires, ainsi que les efforts dans le domaine
de la non‑prolifération ».
Sans doute, les alliés se préparent déjà à l’échéance de 2010 : la
prochaine conférence de révision du TNP.
Evolutions possibles
Il est vrai que nombre des éléments
énumérés ne constituent point de nouveauté. Ni la nouvelle donne post-guerre
froide (l’ennemi soviétique a disparu il y a presque vingt ans), ni l’hostilité
de l’opinion publique européenne aux bombes US, ni le scepticisme d’une large
partie du Pentagone, ni la conférence de révision du TNP (qui a lieu tous les
cinq ans), ni les intentions pacifistes de l’administration US (Washington a
l’habitude d’afficher sa volonté de paix et de sécurité universelles, parfois
en appui à de nouveaux projets d’armement – ou plutôt : « de défense »
- gigantesques). Mais si des B61 sont
toujours en Europe, malgré tout, c’est parce que de considérables pesanteurs
jouent en faveur du statu quo. A un
moment où l’OTAN cherche toujours désespérément sa nouvelle raison d’être et où
les intérêts et valeurs supposés être communs de part et d’autre de l’Atlantique
semblent beaucoup moins automatiquement convergents qu’au temps de l’ours moscovite,
personne ne veut prendre des décisions qui puissent donner l’impression d’une
diminution soit du rôle de l’Alliance, soit de la solidarité transatlantique. L’administration
américaine est soucieuse de ne pas envoyer de signes susceptibles d’être
interprétés comme un affaiblissement de son engagement pour la défense
collective (et qui s’ajouteraient aux inquiétudes, déjà palpables, des alliés
les plus zélés de Washington, notamment en Europe de l’Est). Les gouvernements des pays hôtes hésitent, eux
aussi, à évoquer le sujet, de peur d’être perçus comme anti-OTAN et/ou
anti-américains.
Reste l’extraordinaire concours de
circonstances qui semble aujourd’hui particulièrement propice à un changement
de la donne. Celui-ci peut prendre plusieurs formes. Soit une réduction (encore
plus drastique) du nombre des armes déployées, soit un redéploiement des bombes
vers le flanc Sud de l’Alliance, soit la fin pure et simple de leur
stationnement permanent en Europe. En réalité, même le scénario du retrait
complet n’annoncerait point la fin de la partie (en ce qui concerne le
« partage » nucléaire de l’OTAN). Il inclurait probablement des
mesures de sauvegarde telle le maintien en condition opérationnelle des
infrastructures en vue d’un éventuel redéploiement en temps de crise. Il
pourrait aussi s’accompagner du maintien, voire l’intensification de programmes
comme l’initiative SNOWCAT (Support of
Nuclear Operations with Conventional Air
Tactics), destinés à assurer l’implication des alliés non nucléaires. Pour
assurer la dissuasion « commune », des armes stratégiques US
stationnées sur le territoire des Etats-Unis feraient parfaitement l’affaire,
tandis que d’autres gadgets et d’autres mythes – on pense ici avant tout aux divers
projets US/OTAN de bouclier antimissile – pourraient venir en aide pour perpétuer
la fiction de la sécurité indivisible.
Invariables certaines
Même un éventuel retrait complet des
bombes américaines d’Europe ne signifierait nullement la fin du
« partage » nucléaire au sein de l’Alliance atlantique. Y compris ses
deux principaux corollaires : d’une part l’institutionnalisation de la
mésalliance atomique (c’est-à-dire la sujétion des Etats européens en matière
nucléaire aux Etats-Unis – sauf la France, bien entendu, la seule à disposer
d’un arsenal nucléaire indépendant), de l’autre, la déresponsabilisation des
Européens face aux questions de défense (suite à leur propension à s’en
remettre à ce qu’ils croient, ou aimeraient croire, être le parapluie
protecteur de l’Amérique).
Pour ce qui est de la mésalliance
atomique, il convient de remonter aux origines du GPN (Groupe des plans
nucléaires), décrit comme « l’autorité suprême, au sein de l’OTAN, en ce
qui concerne les questions de politique nucléaire ». Le GPN fut créé en
1966, suite au départ de la France des structures militaires intégrées de
l’Alliance. Il prenait, en quelque sorte, la place de la tentative MLF (Force
multilatérale) dans laquelle, sous la bannière du « partage »
nucléaire, les Européens furent invités à acheter des missiles, tandis que les
ogives restaient aux mains des Américains. L’historien Lawrence L. Kaplan, dans
son ouvrage NATO divided, NATO united:
the Evolution of an Alliance, en décortique les mécanismes d’une façon
remarquablement lucide. Selon lui, « comme dans le cas de la MLF, il y
avait un élément de supercherie dans la promotion du GPN. L’administration
Johnson espérait faire croire aux alliés qu’ils étaient finalement tout à fait
impliqués dans la planification nucléaire. Le fait que les Etats-Unis ne
partageaient pas complètement les informations, sans parler du contrôle, des
forces nucléaires, fut moins important pour les alliés plus petits que la
disposition de l’Amérique à les traiter sur un pied d’égalité avec les alliés
moins petits ».
Le GPN, tout comme le Groupe de haut
niveau (GHN) qui lui sert d’organe préparatoire et se réunit plus
régulièrement, quasiment chaque mois, est censé faire d’une pierre deux coups.
Il satisfait le désir des Européens, qui veulent désespérément être « consultés »
par les Etats-Unis, en même temps qu’il assure le leadership de l’Amérique. Au
fait, le GHN, composé de décideurs et d’experts nationaux, est non seulement présidé
par le Secrétaire d’Etat adjoint à la Défense, mais son ordre du jour lui-même
est le plus souvent élaboré à Washington et présenté sous forme de
prêt-à-porter aux alliés pour qu’ils y mettent leurs estampilles. Ces arrangements
soulèvent plusieurs problèmes de fond. Pour commencer, les soi-disant
consultations ne sont que pure mascarade. Mais même si elles étaient réelles,
elles n’auraient rien à voir avec un véritable « partage ». Comme le
Général De Gaulle ne cessait de rappeler à ses homologues US :
consultation n’est pas co-décision. Or sans co-décision, il n’y a pas de
partage. Il n’y a que sujétion unilatérale. Deuxièmement, dans les moments
critiques, loin de songer à de quelconques consultations (ne serait-ce que de
façade), les Etats-Unis ne prennent même pas la peine d’informer leurs alliés –
en l’occurrence même pas la Grande-Bretagne (qui leur avait pourtant de facto subordonné l’ensemble de son
arsenal). Grâce aux documents déclassifiés à Londres, il s’avère par exemple qu’en
1973 le Premier ministre britannique Edward Heath se retrouvait tranquillement
à la Chambre des Communes et n’a appris que par agence de presse interposée que
son plus grand ami et allié venait de déclarer l’alerte nucléaire globale…
Quant à la fiction du parapluie
protecteur que l’Amérique est supposée tenir au-dessus de nos têtes, la légende
officielle veut que l’arsenal nucléaire US/OTAN soit considéré comme l’ultime
garantie pour dissuader toute attaque contre n’importe lequel des Etats membres.
Et ce, en vertu des supposés engagements de défense mutuelle contenus dans
l’Article 5 du Traité de Washington. Sur ce point, il n’y a que deux
« hics ». Primo, les engagements de l’Article 5 sont tout sauf
automatique. Secundo, la crédibilité de la dissuasion nucléaire US/OTAN est
tout sauf solide.
En effet, lors des négociations
laborieuses de la rédaction du Traité de Washington, le dossier le plus
contentieux concernait justement ce que l’on appelait, à l’époque, le fameux pledge (ou promesse d’engagement). Les
Européens auraient voulu un engagement automatique de la part des Etats-Unis, l’Amérique,
elle, n’avait nullement l’intention de se souscrire à une telle obligation. Ses
négociateurs ont absolument tout fait pour l’éviter, jusqu’à ce qu’ils sont
parvenus à faire accepter cette formule définitive contenue dans l’Article 5
(clef-de voûte de la prétendue défense collective) : en cas d’attaque, les
parties « conviennent que chacune d'elles assistera la partie ou les
parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec
les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire ». Chacun de
son côté et selon son jugement souverain.
Pour ce qui est de la crédibilité de
la dissuasion assurée par l’Amérique, dès le moment où les USA ont perdu leur
monopole nucléaire, elle a été détruite. Comme le Général De Gaulle l’avait
observé : « Du fait que les Russes ont, eux aussi, maintenant, de
quoi détruire l'univers et notamment le nouveau continent, il est tout naturel
que l'Amérique voit dans sa propre survie, l'objectif principal d'un conflit
éventuel et n'envisage le moment, le degré, les modalités de son intervention
nucléaire pour la défense d'autres régions, en particulier de l'Europe, qu'en fonction
de cette nécessité naturelle et primordiale ». Il s’agit là de la
difficulté inhérente à toute idée de dissuasion élargie. Christopher Layne,
auteur du livre La paix des illusions (la
grande stratégie américaine depuis 1940 jusqu’à nos jours) résume bien
l’absurdité de la dissuasion assurée par un tiers dans l’ère atomique : pour une puissance nucléaire « il
vaut mieux de voir ses alliés conquis que son propre territoire
anéanti ». A moins de prétendre le
contraire (et surtout d’en persuader à la fois les alliés et les adversaires
potentiels), il ne peut y avoir de dissuasion élargie.
Déjà pendant la guerre froide, les
stratèges washingtoniens préoccupés par le « problème de crédibilité de
l’engagement » ne voyaient qu’une seule solution : la mise en place
d’un système de défense antimissile balistique. A terme, ce serait le seul
moyen de retrouver la perception d’invulnérabilité qui leur confèrerait la
crédibilité nécessaire pour le maintien sous tutelle des alliés et amis. De
surcroît, parler de bouclier et de systèmes défensifs froisse beaucoup moins
les sensibilités européennes que l’évocation de bombes B61 et d’autres jouets à
connotation trop guerrière. Et tant pis si c’est un non-sens stratégique. Car
le propre du bouclier est justement qu’il rend possible l’emploi de l’épée.
Comme l’avait expliqué le directeur de la MDA (Agence de défense antimissile)
américaine lors de son audition au Congrès : les capacités de défense
antimissile « renforcent notre aptitude à défendre nos intérêts à
l’extérieur ». En tout état de cause, indépendamment de la configuration
adoptée, l’Amérique n’aura pas l’intention d’en partager le contrôle ultime. Pas
plus, en tout cas, que le contrôle qu’elle exerce sur ses bombes et ses missiles.
Quelles que soient donc les
modalités de la présence nucléaire américaine en Europe (avec dimension
opérationnelle ou politique, à travers des systèmes d’armes offensives ou
défensives, via des installations sur le territoire européen ou sur sol
américain), une chose est certaine : Washington est déterminé à ne garder qu’un
seul doigt sur le bouton – le sien. C’est son droit et c’est dans son intérêt.
Par contre, si les pays européens ont eux aussi le droit de se souscrire à de
tels arrangements et de se verrouiller dans une position de dépendance et
d’irresponsabilité, il est difficile de voir comment ils pouvaient y avoir
intérêt dans la durée.
On reprendra ici les données avancées par Hans M. Kristensen de la
Federation of American Scientists qui s’est remarquablement spécialisé sur le
dossier. Voir
Hans M. Kristensen, U.S. Nuclear Weapons
in Europe - A Review of Post-Cold War
Policy, Force Levels, and War Planning, Natural Resources Defense Council,
février 2005; et Hans M. Kristensen – Robert S. Norris, Nuclear Notebook: U.S. nuclear forces, 2009, Bulletin of the Atomic
Scientists, mars/avril 2009.
Mohamed ElBaradei, directeur
général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, The Challenges Facing Nonproliferation, intervention au Council on Foreign Relations, New York,
14 mai 2004.
Déclaration sur la Sécurité
de l’Alliance publiée par les chefs d’État et de gouvernement participant à la
réunion du Conseil de l’Atlantique Nord tenue à Strasbourg / Kehl le 4 avril
2009.