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L'Europe face à un monde multipolaire en déséquilibre

The Federalist Year LI, 2009 - 07 mars, 2009
Etude et analyse
Hajnalka Vincze

La place de l’Europe est loin d’être assurée sur l’échiquier géopolitique, actuellement en pleine reconfiguration. Pourtant, cela fait déjà un bon moment que les évolutions en cours sont amorcées et que les grandes lignes de ces mutations se dessinent de manière plutôt limpide. Ce que l’on désignait, au lendemain de la disparition de l’Union soviétique, comme « le moment unipolaire » touche inexorablement à sa fin, n’en déplaisent à ceux qui voulaient, et pour certains voudraient encore, y placer tous leurs espoirs. Les Etats-Unis, toujours soucieux de maintenir leur leadership dans les affaires de la planète, ont été longtemps agacés d’entendre parler de « monde multipolaire ». Ils y voyaient l’expression codée d’un complot anti-américain. Auquel agacement les responsables européens, en particulier français, n’avait de cesse de rétorquer qu’il s’agissait non point d’un projet, mais d’un constat tout simple.

Etat des lieux – hier comme aujourd’hui 

Or ce constat n’est pas aussi nécessairement réjouissant que l’on pourrait croire de prime abord. Car si un ordre mondial articulé autour d’un seul pôle prédominant comporte incontestablement la tentation forte de l’abus de pouvoir, la multipolarité n’est pas pour autant, elle non plus, la panacée : elle n’est ni une garantie ni une valeur en soi. A vrai dire, rien ne nous assure qu’un système multipolaire soit forcément basé sur des rapports équilibrés et coopératifs. De surcroît, et ceci concerne directement les citoyens de notre vieux continent, rien ne nous dit non plus que l’Europe figurera parmi les futurs pôles de puissance. Bien au contraire. Si les tendances actuelles se poursuivent et se confirment, elle risque de devenir, comme Hubert Védrine l’avait judicieusement observé, « l’idiot du village global ».[1] D’après l’ancien ministre français des Affaires étrangères, l’Europe se condamnerait en s’attachant à sa conception très ingénue (et très solitaire) selon laquelle nous serions déjà dans une grande famille, celle de « la communauté internationale ». Ajoutons-y tout de suite une autre tare. A savoir l’aisance stupéfiante avec laquelle l’écrasante majorité des gouvernements européens se sont habitués à vivre dans la dépendance d’une puissance tierce. De ce point de vue, l’identité de celle-ci est tout à fait secondaire. Pour l’heure, il s’agit de l’Amérique, mais une fois les fondements matériels (perte/abandon d’autonomie dans les secteurs stratégiques) et psychologiques (réflexes d’alignement et d’autocensure des élites) d’une situation de subordination sont établis, le piège de l’abdication de la souveraineté se referme - et la sujétion se perpétue qui que soit la puissance tutélaire.

Crédits photo: http://scottwebsterministries.org

A leur grand désarroi, les Européens ne peuvent même pas trouver réconfort dans l’idée que le danger serait nouveau, les mutations récentes, et leurs propres faiblesses dues à des difficultés d’adaptation dans un monde qui change à une vitesse vertigineuse. Car les questions de fond auxquelles ils doivent répondre d’urgence sont posées depuis de longues décennies. Pour témoin, un rapport rédigé il y a plus de trente ans par le Premier ministre belge Leo Tindemans, qui avait dressé le diagnostic avec une impressionnante exactitude.[2] Les thèmes qu’il évoque et les interrogations qu’il soulève ont pu changer de forme ou d’intensité, mais certainement pas de nature.

Les propos prémonitoires du Rapport Tindemans

C’est en décembre 1975 que le Premier ministre Tindemans adresse son rapport à ses homologues européens, mais la plupart des observations qu’il contient gardent, de nos jours encore, toute leur fraîcheur. Son analyse reste pertinente lorsqu’il parle des défis à l’échelle globale : « L’inégalité dans la distribution des richesses menace la stabilité du système économique mondial, l’épuisement des ressources pèse sur l’avenir de la société industrielle, l’internationalisation de la vie économique accroît la dépendance de notre système de production ». De même, le document n’a pas vieilli d’une ride quand il met en exergue les risques que comporte le recul des Etats : « Depuis trente ans, le poids relatif et l’influence de nos États dans le monde n’ont cessé de se dégrader. Parallèlement, l’emprise des gouvernements nationaux sur les leviers qui permettent d’influencer l’avenir de nos sociétés s’est constamment réduite. Sur le plan interne comme sur le plan externe, la marge de manœuvre des États a diminué. Le danger est grand de cette double spirale d’impuissance, qui conduit de la faiblesse à la dépendance, source elle-même de nouveaux abandons ».

Les propos de Tindemans restent aussi d’actualité lorsqu’il s’agit des attentes des citoyens, et des impératifs stratégiques que l’Europe ne doit surtout pas perdre de vue si elle veut être en mesure d’y répondre  : « Nos peuples attendent de l’Union européenne qu’elle exprime, là où il le faut et où on l’attend, la voix de l’Europe. Que notre action commune défende efficacement nos intérêts légitimes, qu’elle assure les bases d’une véritable sécurité dans un monde plus équitable ». Pour ce faire, « L’Europe doit fuir à la fois l’isolement, le repli sur soi qui la mettrait en marge de l’histoire, mais aussi la sujétion, l’étroite dépendance, qui l’empêcherait d’exprimer sa voix. Elle doit retrouver une certaine maîtrise de son destin ». Sur ce point, le Premier ministre belge se révèle être complètement au diapason avec le sentiment profond, et remarquablement constant, des citoyens. Ce n’est pas un hasard si, dans les Eurobaromètres successifs, la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) et la Défense européenne continuent de bénéficier du soutien massif (plus de 70%) de l’opinion publique – avec une majorité écrasante (plus de 80%) lorsqu’il s’agit de préciser que cette politique européenne « doit être indépendante des Etats-Unis ».

En effet, l’une des principales vertus du Rapport Tindemans est que, concernant nos relations avec l’Amérique, il n’hésite pas de mettre le doigt sur les vérités qui dérangent. Même de nos jours, il est rare de trouver des responsables européens prêts à admettre des évidences tel le fait que si l’Europe s’est construite, c’est aussi, sinon surtout, pour pouvoir peser face aux Etats-Unis. Ou à évoquer l’hypothèse, ô combien sacrilège, que nos intérêts respectifs peuvent ne pas toujours être identiques au sein de cette grande famille transatlantique qui, par ailleurs, n’est pas non plus forcément monolithique. « Les relations avec les États-Unis, qui sont à la fois alliés, nos partenaires et parfois nos concurrents, posent à l’Union européenne des questions d’une grande ampleur. La nécessité pour l’Europe de parler d’une seule voix dans ses rapports avec les États-Unis est une des motivations profondes de la construction européenne ». L’objectif est d’« établir avec les États-Unis des rapports fondés sur le principe de l’égalité, exempts de toute idée de sujétion, qui reflètent à la fois ce qu’il y a de commun dans nos valeurs fondamentales, nos intérêts et nos responsabilités, et ce qu’il y a de différent dans le destin de nos deux régions du monde ».

Le facteur américain au cœur du problème

Or sur ce point crucial, qui constitue le nœud des questions de fond concernant la construction européenne, les visions des Etats membres restent incompatibles les unes avec les autres. Ou, pour reprendre les termes euphémistiques du rapport Tindemans, les capitales européennes sont loin, très loin, « d’arriver à une appréciation rigoureusement identique des rapports entre les États-Unis et l’Europe ». Rien d’étonnant à cela. Les Etats-Unis ont toujours été le grand sujet tabou des discussions en matière de PESC, et ceci malgré le fait que les prises de position des uns et des autres se définissent essentiellement par rapport à ce non-dit qu’est la position, bien connue et/ou discrètement communiquée d’avance, des autorités washingtoniennes. Et malgré aussi le fait que la première question que se posent les responsables des pays tiers au sujet de la politique étrangère et de défense de l’UE, est de savoir si elle se construit comme un complément ou comme un contrepoids à la politique américaine. Question laissée indéfiniment en suspens.

Déjà en 1973, lors de la rédaction de la « Déclaration sur l’identité européenne », une différence subtile, mais parlante, entre les versions anglaise et française rend compte des visions diamétralement opposées. Pour les Français, les relations avec l’Amérique ne doivent pas influencer, d’aucune manière, l’affirmation d’une politique européenne qu’ils veulent voir indépendante (« Les liens étroits qui existent entre les Etats-Unis et l’Europe des Neuf n’affectent pas la détermination des Neuf de s’affirmer comme une entité distincte et originale »), alors même que les Britanniques préfèrent souligner qu’ils nient jusqu’à l’idée même d’une éventuelle contradiction entre les deux (“The close ties between the United States and Europe of the Nine do not conflict with the determination of the Nine to establish themselves as a distinct and original entity.” ).[3]

Cette opposition fondamentale est à l’origine des tribulations futures de la PESC/PESD (politique européenne de sécurité et de défense), et explique bon nombre d’organigrammes surréalistes, de formules fantasques et d’épisodes ubuesques. Comme l’avait observé Nicole Gnesotto, ancienne directrice de l’Institut des Etudes de sécurité de l’UE : « Alors que les Européens peuvent assez facilement tomber d’accord sur une vision plus ou moins commune du monde, ils sont divisés sur le rôle de l’Union pour gérer les crises du monde. Puisque ce rôle est largement fonction du type de relations que chacun des Etats membres souhaite construire avec les Etats-Unis, de manière bilatérale ou dans les cadres de l’OTAN, les Européens n’ont jamais pu se mettre d’accord sur la finalité de leur coopération politique et militaire. Les débats récurrents sur les vertus ou vices de la multipolarité ou de l’unipolarité, ainsi que les discussions sur le degré possible de l’autonomie européenne en matière de défense, sont les illustrations les plus caricaturales de cette division latente parmi les Européens concernant le rôle de l’Union et ses relations avec la superpuissance américaine ».[4]

Au risque de se répéter, il convient d’insister sur le fait que les relations de dépendance ou d’autonomie que nous définissons par rapport à l’Amérique aujourd’hui, verrouillent nos positions vis-à-vis n’importe quelle puissance à l’avenir. La sujétion implique des conséquences durables, tant sur le plan matériel que psychologique. La résignation à la dépendance technologique et industrielle signifie que nous acceptons un décrochage définitif, avec nos secteurs stratégiques soit réduits à une fonction de sous-traitance, soit complètement détruits. Psychologiquement, le fait de s’en remettre à quelqu’un d’autre pour sa propre défense forge progressivement une culture de déresponsabilisation et nous ôte toute dignité. C’est dans cette perspective que dans son livre Jean-François Deniau, négociateur français du Traité de Rome et premier Commissaire européen chargé de relations extérieures, a mis en avant l’exigence d’une Europe indépendante (« il n’y en a pas d’autre »), et attiré l’attention sur les questions de défense : « parce que tôt ou tard, elles conditionnent toutes les autres et parce qu’il n’y a pas de sentiment d’identité sans l’exercice de responsabilités, la plus importante des responsabilités étant celle qui consiste à rester capable de choisir son destin, autrement dit de se défendre ».[5]

Mythes, illusions et naïvetés

A l’instar de Jean Monnet, Deniau disait avoir confiance en « la force des idées simples ». Or, les relations transatlantiques se sont avérées être, à cet égard, l’exception qui confirme la règle. Si le mélange de lieux communs, de grands élans rhétoriques, de petits calculs mesquins et d’aveuglement émotico-idéologique qui constitue, du côté européen, le fondement de nos rapports avec l’Amérique, continue de résister au temps en dépit de la logique la plus élémentaire, c’est parce que nos élites n’ont eu de cesse de propager des conceptions profondément naïves (ou coupablement trompeuses) sur les questions de puissance et d’autonomie.

Questions de puissance

La réticence des Européens à réfléchir en termes de puissance se traduit, entre autres, par leurs tentatives de minimiser la prégnance des réalités géopolitiques et par leur croyance béate en l’utopie d’une « Europe puissance civile ».

Le mythe de la « postmodernité »

Par tradition, les Européens apparaissent particulièrement sensibilisés à l’héritage de l’histoire et tout ce qui va avec : cultures, identités, méfiance vis-à-vis d’interprétations unidimensionnelles ou simplistes. Or l’importance que l’on attache à ces facteurs nous différencie de nos cousins d’outre-Atlantique. Comme l’avait noté Javier Solana, Haut représentant de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité commune : « Quand les Américains disent ‘c’est l’histoire’ (it is history'), ils entendent souvent par là que ceci n’a plus d’importance. Quand les Européens disent ‘c’est l’histoire’, c’est en général pour indiquer le contraire ».[6] N’empêche que, depuis le début des années 1990, les élites européennes ont été de plus en plus séduites par les thèses américaines sur « la fin de l’Histoire », et obnubilées par les incantations, souvent déguisées en discours droitsdelhommiste, sur le merveilleux et irrésistible projet qu'est l’exportation du modèle occidental.

L’idéologie postmoderniste ne se contente pas de nous placer, en quelque sorte, « au-delà » de l’histoire, elle entend nous mettre aussi « en dehors » de la géographie. A nouveau, deux visions s’affrontent, ce qui se reflète, en l’occurence, dans les versions anglaises et françaises du texte de la Stratégie européenne de sécurité. Lequel document sert pourtant, aux responsables européens dans leurs relations avec des dirigeants étrangers, comme une carte de visite. Or, une fois de plus, les minuscules nuances dans les traductions rendent compte de divergences profondes. Si pour les Français « Même à l’ère de la mondialisation, la géographie garde toute son importance. », pour les Anglais il suffit de noter que  “Even in an era of globalisation, geography is still important.” (« Même à l’ère de la mondialisation, la géographie est importante encore ». [7] On y retrouve le face-à-face habituel entre le réalisme géopolitique et une conception qui, au nom du post-modernisme, souhaiterait pouvoir faire fi des réalités. Cependant, les faits sont parlants. Notre Europe constitue le petit bout occidental du vaste continent eurasiatique (au point que les géographes, eux, nomme l’Europe de pseudo-continent), tandis qu’elle reste séparée de l’Amérique, au grand regret des atlantistes de tous bords, par 6000 kilomètres d’océan Atlantique. « L’Amérique ne fait pas partie de l Europe... Je crois l’avoir découvert sur la carte », avait remarqué le Général de Gaulle à l’époque, non sans une pointe d’ironie.

Le mythe de « L’Europe, puissance civile »

Le Président français Nicolas Sarkozy, avec son habituelle propension à marteler des évidences, tombe parfois sur des tabous qu’il brise, du coup, avec une désinvolture nonchalante. C’est ainsi qu’il observe, dans les colonnes du New York Times, que «L’Europe ne peut pas être une puissance économique sans assurer sa propre sécurité ».[8] Par cette remarque, pourtant aussi simple que logique, le chef de l’Etat achève d’un trait un demi-siècle de mascarade transatlantique. Avec, comme dommage collatéral, l’arsenal complet de la propagande pacifiste. En effet, l’abdication des responsabilités en matière militaire a des répercussions directes dans tous les domaines, et met en péril la survie même de l’ensemble d’un modèle sociétal. Indépendamment de ce que cette abdication se fasse par croyance béate en la paix universelle ou par esprit de servilité vis-à-vis d’une puissance étrangère. Comme l’avait relevé, avec une franchise tout à fait inhabituelle dans les milieux bruxellois, Robert Cooper (éminence grise de Javier Solana et directeur général des Affaires externes et politico-militaires du secrétariat général du Conseil) : « c’est extrêmement insatisfaisant que 450 millions d’Européens dépendent tellement de 250 millions d’Américains pour leur défense. Il n’y a pas de défense gratuite. A un point ou un autre, les Européens vont devoir payer pour ces arrangements. Rien ne garantit que les intérêts américains et européens vont toujours se coïncider ».[9] Tôt ou tard, on reçoit toujours la facture…

Nos amis d’outre-Atlantique ne s’en cachent pas d’ailleurs. Un document officiel publié par le Département de la Défense sous l’administration Clinton eut le mérite de tirer les choses au clair : « Nos alliés doivent être sensibilisés au lien qui existe entre le soutien américain à leur sécurité et leurs actions dans les domaines tels que la politique commerciale, le transfert des technologies et la participation aux opérations de sécurité multinationales ».[10] Et ce ne sont pas que des paroles en l’air. Déjà en 1962, en plein milieu de la guerre froide, le vice-président des Etats-Unis en visite à Berlin, l’endroit le plus sensible de l’Europe, avait brandi la menace de retirer les troupes américaines d’Allemagne si le Marché commun freinait les exportations de poulets américains vers le vieux continent…

Outre de nous mettre à la merci des pressions, voire chantages, d’un tiers, le refus de la puissance nous prive aussi de toute crédibilité, donc de toute influence réelle sur la scène internationale. Les épisodes tel celui de l’aéroport de Sarajevo, reconstruit grâce au financement européen, mais inauguré par le Secrétaire d’Etat américain ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Comme l’avait noté Robert Cooper : « l’absence de force militaire crédible signifie que lorsqu’il s’agit des questions comme le Kosovo, l’Irak ou l’Afghanistan, les décisions clés sont prises à Washington ». Et ce malgré un engagement financier robuste et la présence massive de soldats européens sur les théâtres d’opération. Dans une vraie situation de crise, poursuit Cooper, « les Européens se retrouveraient extrêmement dépendants de la bienveillance de l’Amérique ». Or du point de vue de la puissance ou l’impuissance de l’Europe, la présence ou l’absence de « force militaire crédible » n’est pas une question de chiffres, mais une question d’autonomie. L’américaine Kori Schake, professeur à l’Académie militaire West Point, experte au Conseil de sécurité nationale pendant le premier mandat du Président Bush et conseillère en sécurité nationale du candidat républicain John McCain lors de la campagne électorale de 2008 avait brillamment mis le doigt sur ce truisme : « Sans disposer de forces militaires véritablement autonomes, les besoins de l’Europe sont subordonnés aux priorités des Etats-Unis. L’UE reste l’otage des préoccupations et du veto potentiel des Etats-Unis… ».[11] Voilà qui a le mérite d’être clairement dit.

Questions d’indépendance

A l’évidence, tout le monde ne voit pas d’un mauvais œil la subordination des intérêts européens aux desiderata de l’Amérique. Ceux qui, de part et d’autre de l’Atlantique, y trouvent leur compte ou s’y résignent ont le plus souvent recours aux trois arguments fallacieux qui suivent.

Le mythe du soutien américain au renforcement de l’Europe

Il est toujours de bon ton de rappeler le soutien indéfectible que Washington n’aurait cessé d’apporter à la construction de l’Europe. En laissant ici de côté la question des mobiles de cet appui américain (beaucoup moins altruistes que l’on n’aimerait admettre), on se limitera à soulever la question de sa cible. En d’autres termes, il convient surtout de préciser quelle sorte d’Europe les Etats-Unis encouragent-ils de se construire. Certes, il ne fait aucun doute que l’Amérique reste toujours un partisan inconditionnel, et fut même un des instigateurs, du Marché commun – du moins tant que celui-ci rejette sagement l’idée même de devenir une véritable Communauté économique. Celle-ci se distinguant du premier par la mise en place de politiques… tarifaires, commerciales, agricoles ou industrielles, toutes susceptibles, par définition, de protéger les intérêts des citoyens européens. A l’instar de celles que mènent de leur côté, et à juste titre, les autorités américaines. Dans la même veine, si les Etats-Unis ont fini par accepter, après des années de véhémentes protestations et de mises en garde, le lancement de la PESC/PESD, c’est parce qu’ils pensent pouvoir la confiner à des rôles qui leur soient utiles : paravent de légitimation politique (à leurs actions diplomatico-militaires), réservoir de supplétifs (déploiement, sous commandement ou contrôle US, de soldats européens), et marché captif (au bénéfice des industries d’armement américaines). Toujours est-il que Washington continue d’y voir un risque potentiel d’émancipation de ses alliés, et veille donc surtout à torpiller toute initiative susceptible, de près ou de loin, de mettre en cause sa position hégémonique.

Car derrière les remontrances convenues et les ricanements obligatoires au sujet de la prétendue « incapacité européenne » (illustrée par de poétiques images de « pygmées » et de « tigres en papier »), les préoccupations américaines sont d’une toute autre nature. Zbigniew Brzezinski, chef de file des milieux démocrates en matière de diplomatie et de sécurité, eut l’obligeance de nous les expliquer dans un de ses livres : « Avec le potentiel économique de l’UE qui équivaut déjà celui de l’Amérique et avec les deux entités déjà se heurtant dans les domaines financier et commercial, une Europe militairement émergente pourrait devenir une formidable concurrente pour l’Amérique. Elle constituerait inévitablement un défi à l’hégémonie US. (…) Une Europe politiquement forte, capable de rivaliser en matière économique, et qui ne serait plus militairement dépendante des Etats-Unis remettrait inévitablement en cause la suprématie américaine (…) et confinerait la sphère de la prédominance des USA grosso modo à la région du Pacifique ».[12] Ce n’est donc pas une surprise si Brzezinski encourage, et il n’est pas le seul, « la complémentarité, mais pas l’autonomie » de l’Europe vis-à-vis les Etats-Unis.

Le mythe de la complémentarité Europe-Amérique

L’éloge de cette « complémentarité » est, depuis quinze ans, un exercice obligatoire dans les milieux transatlantiques. Il n’en comporte pas moins deux erreurs de base. D’une part, dans l’acception partagée par l’Amérique et la plupart des gouvernements européens, la complémentarité s’opère en sens unique : elle signifie, bien entendu, celle de l’Europe par rapport à l’Amérique. Aussi, il n’est pas difficile de voir qu’entre la volonté de maintien d’un contrôle absolu dans les affaires de sécurité européenne (qu’incarne l’OTAN, cadre institutionnel de la tutelle US) et le désir d’une marge de manœuvre autonome (qu’exprime, malgré toutes les tergiversations internes, la mise en route de la Défense européenne), la tension est structurelle. Par conséquent, les deux non seulement ne sont pas complémentaires, mais risquent même d’être antinomiques. Comme l’avait observé Michael Cox, professeur des Relations internationales à The London School of Economics, auditionné par la Commission de la Chambre des Communes britannique : la contradiction peut être gérée « tant que la PESD ne sera pas réellement sérieuse ». Toutefois, « si la PESD devenait vraiment sérieuse, il pourrait y avoir une incompatibilité », et « il serait possible d'envisager une situation où la main gauche pourrait commencer à se battre avec la main droite ».[13]

De surcroît, l’exemple de la Grande-Bretagne est là pour témoigner des conséquences, désastreuses pour la souveraineté, d’une politique menée sous la bannière de la complémentarité. Pour l’ancien patron des exportations militaires de la Grande-Bretagne, Tony Edwards, son pays « maintient sa capacité de projection au prix d’une dépendance excessive par rapport aux Etats-Unis pour la technologie, les équipements, le soutien et le renseignement ».[14] L’analyse de l’ex-président de la Commission de Renseignement de Sa Majesté, M. Rodric Braithwaite, n’est pas plus rassurante. Pour lui, « Les décideurs politiques américains trouvent les Britanniques utiles en tant que valets d’armes à l'ONU et à l'OTAN, et comme des alliés militaires plutôt compétents quand de faire la guerre. De temps en temps, ils essaient d'utiliser les Britanniques comme un potentiel cheval de Troie, si la construction européenne semble sur la voie d’être trop bien réussie ». Braithwaite précise également qu’à force de chercher la « complémentarité » avec l’Amérique, désormais « dans une guerre réelle, les forces britanniques ne vont opérer que faisant partie intégrante des forces américaines, sous commandement américain et servant des intérêts américains ». Le verdict est sans appel : « Contrairement aux Français qui ont préféré un chemin plus solitaire, mais indépendant, la coopération avec les Américains a privé les Britanniques d'une grande partie de leur indépendance ».[15] Reste à voir si, en échange, ils ont réussi, ou du moins auraient une chance de réussir, à obtenir ne serait-ce qu’un minium d’influence. Sans surprise, la réponse est non – et un non retentissant.

Le mythe d’une influence possible sur Washington

Pour une illustration récente, il suffit de regarder la prestation du Premier ministre Blair dans l’affaire irakienne – et sa « récompense » en termes d’influence. Côté politique, l’ambassadeur britannique a lui-même avoué par la suite que Londres n’avait pas été tenu au courant (encore moins associé à l’élaboration) des plans de l’après-guerre. Côté militaire, quelques révélations de la presse ont mis en exergue qu’une fois placées sous commandement américain, les forces britanniques ne disposent plus de leurs propres moyens (incident emblématique dès le début de l’opération Iraqi Freedom : les troupes britanniques engagées au sol auraient eu besoin de l’appui de leurs propres avions – mais leurs appels sont restés sans effet. Le commandement américain a préféré envoyer les appareils britanniques à l’appui des forces US – en plus des avions US). Côté diplomatique, Londres n’a pas vraiment eu plus de succès. En témoignent les efforts de plus en plus désespérés déployés par Tony Blair pour pouvoir afficher ne serait-ce qu’un semblant de contrepartie en échange de son soutien inconditionnel. Washington ne leur a pas donné de suite – ni sur le dossier israélo-palestinien, ni sur celui du changement climatique. Comme le disait l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, la  relation anglo-américaine « est tellement spéciale que seuls les Britanniques sont au courant qu’elle existe ».

Et même les fidèles Britanniques commencent à avoir des doutes… D’après un rapport du prestigieux Chatham House, publié en décembre 2006 et signé par le directeur sortant, le cas de Tony Blair est surtout symptomatique d’une erreur d’appréciation plus générale, celle de la surévaluation des possibilités d’influence. En effet, « l'échec fondamental (de la politique extérieure de Blair) a été son incapacité à influencer l'administration Bush de quelque façon significative, malgré le sacrifice – militaire, politique et financier – qu'avait consenti le Royaume-Uni ». Or, poursuit le rapport, « étant donné la complexité byzantine de la politique washingtonienne, il a toujours été peu réaliste de croire que des puissances extérieures – aussi loyales qu’elles soient – puissent avoir beaucoup d’influence sur le processus américain de prise de décision ».[16] Mais pourquoi, au juste, devraient-elles avoir de l’influence sur la décision des autorités américaines qui ont pour mandat de défendre les intérêts de leurs propres citoyens ? En réalité, la question n’est pas celle de l’influence, mais celle d’une coopération éventuelle. Or qui dit coopération dit réciprocité. Le problème pour l’Europe, c’est qu’à partir d’une situation de dépendance il est impossible de participer à une coopération équilibrée. L’une des parties est toujours en mesure de quitter, ou de menacer de quitter, la coopération sans que son potentiel stratégique s’en trouve diminué, tandis que l’autre (ayant démantelé les bases de son autonomie) s’y trouve verrouillée. Bref, il faut être deux pour pouvoir coopérer sur un pied d’égalité. Le chemin qui pourrait y mener un jour est donc le même que celui qui doit conduire à l’autonomie.

Questions d’Europe : le mythe de l’ « européanisation » comme solution miracle

Force est de constater que ce chemin ne se dégage pas automatiquement d’une intégration européenne toujours plus poussée. Celle-ci pourrait même conduire, à défaut d’une prise de conscience urgente et générale des enjeux, exactement à l’inverse. Pour y voir plus clair, il faut d’abord dissiper un amalgame trompeur. En notant que le terme « européen » a deux aspects bien distincts. Le premier désigne, dans une acception bureaucratico-institutionnelle, le niveau européen par opposition au, et comme étant au-dessus du, niveau national. Le second nous définit par rapport au reste du monde et se réfère, dans une acception politico-stratégique cette fois-ci, à des intérêts et des priorités spécifiques à notre continent. Or les deux ne se confondent point. La supranationalisation ne nous mène pas mécaniquement à la prise en compte et à la poursuite des intérêts européens au sens géopolitique. Hélas, dans l’état actuel des choses, elle risque d’avoir l’effet contraire. Etant donné que la plupart des Etats membres sont réticents, voire hostiles à l’idée d’une Europe indépendante, tout « progrès » dans l’intégration, sous forme, par exemple, de passage au vote à la majorité dans les domaines stratégiquement sensibles, signifierait la mise en minorité immédiate de toute ambition de puissance et d’autonomie.

Les deux sortes de tensions intra-européennes à l’origine de la plupart des blocages font partie, de ce point de vue, d’une seule et même problématique. Que ce soit l’affrontement entre logique nationale et logique fédérale, ou entre vision autonomiste (en faveur d’une Europe indépendante) et vision atlantiste (préconisant une Europe soi-disant complémentaire des Etats-Unis), c’est autour de la question de souveraineté que s’articule le fond des débats. Or, si l’on part du principe que l’on construit l’Europe pour défendre, et non pas pour détruire, la souveraineté de ses peuples, les deux sortes de tensions sont indissociablement liées. En effet, un pays avec un haut degré d’indépendance et une conscience aiguë des enjeux de puissance (la France, pour ne pas la nommer) n’acceptera, et dans l’intérêt de l’Europe toute entière ne doit surtout pas accepter, le jeu supranational qu’à la condition que les mêmes exigences stratégiques de puissance et d’autonomie soient assumées et défendues, avec la même intransigeance et au même degré, par les autorités bruxelloises. Tant que la majorité des Etats membres s’y opposera, toute poussée intégrationniste ne pourra que nous verrouiller, toujours davantage, dans une position de dépendance définitive. D’un autre côté, Tindemans avait déjà averti qu’« un édifice inachevé ne peut pas défier le temps: il doit être complété, sinon il s’écroule ». Pour trancher ce nœud gordien, il faudra surtout en finir, une fois pour toutes, avec les mythes ; autrement dit rompre avec les illusions/idéologies pacifistes et atlantistes.

Comme l’avait formulé Jean Monnet dans ses Mémoires : « Les échecs que j’ai rencontrés étaient moins souvent le fait de gens bornés par nature que d’esprits délibérément fermés à l’évidence, que la loyauté envers leur système de référence rendait aveugles ».



[1] Audition de Hubert Védrine devant la Commission sur le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, 4 octobre 2007.

[2] Rapport sur l’Union européenne, dit « Rapport Tindemans », Bruxelles, 29 décembre 1975.

[3] Declaration on The European Identity, 14 December 1973, Copenhagen. Déclaration sur l’identité européenne, 14 décembre 1973, Copenhague.

[4] Nicole Gnesotto, EU, US: visions of the world, visions of the other, in Shift or Rift – Assessing US-EU relations after Iraq, (ed. Gustav Lindstrom), Institut des études de sécurité de l’UE, Paris 2003.

[5] Jean-François Deniau, La découverte de l’Europe, Paris, Seuil, 1994.

[6] Discours de Javier Solana à l’Institut des études de sécurité de l’UE, 6 octobre 2006, Paris.

[7] A Secure Europe In a Better World – The European Security Strategy, 12 December 2003. Une Europe sûre dans un monde meilleur – Stratégie européenne de sécurité, 12 décembre 2003.

[8] Entretien du Président Nicolas Sarkozy avec le quotidien « The New York Times », 24 septembre 2007.

[9] Robert Cooper, The Breaking of Nations, Atlantic Books, London, 2004.

[10] Report on the Bottom-up Review, Les Aspin, Secretary of Defense, October 1993.

[11] Kori Schake, “The United States, ESDP and Constructive Duplication”, in J. Howorth and J.T.S. Keeler (eds.), Defending Europe: The EU, NATO and the Quest for European Autonomy, Palgrave MacMillan, 2003,   pp.107-132.

[12] Zbigniew Brzezinski, The Choice : domination or leadership, Perseus Books, New York, 2004.

[13] House of Commons Defence Committee, The future of NATO and European defence, 20 mars 2008.

[14] Contribution au Livre vert de la Commission, apportée par M. Tony Edwards et citée dans « Le marché européen des équipements de défense : l’article 296 du Traité instituant la Communauté européenne et le Livre vert de la Commission européenne », rapport rédigé par Franco Danieli, à l’Assemblée générale de l’Union de l’Europe occidentale, 6 décembre 2005.

[15] Rodric Braithwaite, End of the affair, Prospect Magazine  n° 86, mai 2003.

[16] Victor Bulmer-Thomas, Blair’s Foreign Policy and its Possible Successor(s), Chatham House, December 2006.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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